La Friction du temps
Véra et Vladimir - Lettres à Véra, de Vladimir Nabokov
Véra et Vladimir
Lettres à Véra, de Vladimir Nabokov
Mon soleil, mon âme, mon chant, mon oiseau, mon ange, ma peau rosée, mon arc-en-ciel ensoleillé, ma petite musique, mon délice indicible, ma douceur, ma tendresse, ma légèreté, ma chère vie, mes chers yeux…
Ces termes affectueux et ces salutations (soutenus par toute une
ménagerie de surnoms : Goosikins, ma petite oie blanche, Poochums, mon
chiot tout fou, Tigercubkin, ma douce tigresse, Puppykin, ma
chienchiennoshka) suggèrent une adoration planétaire et, plus encore, une
dépendance désarmée. Dès la deuxième lettre de Vladimir Nabokov à Véra
Slonim, après deux mois d’une chaste relation, il étale tout à ses pieds :
Je ne puis écrire un mot sans entendre comment tu le prononceras et ne puis me rappeler une seule vétille que j’aie vécue sans regretter – si fort ! – que nous ne l’ayons pas vécue ensemble […] Tu es entrée dans ma vie […] comme l’on entre dans un royaume où toutes les rivières attendent depuis toujours ton reflet, et toutes les routes tes pas.
Et elle se poursuit ainsi pendant plus d’un demi-siècle, son ardeur –
d’abord, à l’occasion, d’une insécurité bondissante –, évoluant tout de
même peu à peu vers une certaine assurance et sérénité. Mais attention : on
note une aberration sismique (Paris, 1937), sur laquelle il reviendra avec
gêne.
Vladimir (qui pour lui rimait avec redeemer – rédempteur) naquit en
1899, Véra en 1902. Ils se rencontrèrent à Berlin en 1923 lors d’un bal de
charité organisé par la communauté russe émigrée – forte de
400 000 personnes, d’une remarquable cohésion, d’une grande pauvreté
matérielle et richesse intellectuelle. Quoique d’origines fort différentes (lui
artiste-patricien, elle issue de la petite-bourgeoisie commerçante juive), ils
étaient tous deux représentatifs de leur colonie, d’une grande élévation
morale et détachée de ce monde. C’était un bal masqué. Pendant toute la
soirée, Véra garda son masque.
Il dut partir immédiatement travailler dans une ferme du sud de la France.
Fervente admiratrice de ses poèmes (dont beaucoup étaient intimistes), elle
devait savoir qu’il venait de traverser les affres d’une rupture avec une fille
qu’il avait espéré épouser. Avec une audace rare, elle lui écrivit jusqu’à ce qu’il lui réponde. Vladimir rétorqua qu’il ne le niait pas ; dans cette
première lettre, Véra est déjà : « mon étrange joie, ma tendre nuit ».
Lorsqu’il rentra à Berlin, la romance reprit sans la moindre inhibition, en
tout cas de son côté à lui. Ils se marièrent au printemps 1925.
L’une des caractéristiques les plus frappantes de Nabokov était sa bonne
humeur quasi pathologique, qu’il trouvait lui-même « indécente ». Les
jeunes écrivains ont tendance à chérir leur sensibilité, et donc leur
aliénation, mais la seule source de mal-être que Nabokov avouait était
l’« impossibilité d’assimiler, d’ingurgiter toute la beauté du monde ».
L’effervescence de ce mari ne dut pas toujours être de tout repos ;
n’empêche, le fait que Véra n’ait pas joui du même tempérament ne fait que
nous rappeler la norme planétaire. Leur première longue séparation survint
au printemps et à l’été 1926, quand elle dut séjourner dans une succession
de sanatoriums en Forêt-Noire, à la suite d’une inquiétante perte de poids
accompagnée d’angoisses et de dépression.
Pendant ces sept semaines, Vladimir lui écrivit tous les jours. Couvrant
plus de cent pages, l’interlude est l’un des sommets dans la chaîne de
montagnes qu’est ce livre. Il tentait non seulement de lui remonter le moral
à l’aide de puzzles, de charades, de mots croisés, qu’elle résolvait presque
invariablement, mais aussi de la guérir par la simple force de son amour – à
l’aide de transfusions ponctuelles de sa robuste vénération. On est soumis à
l’étrange obsession du quotidien, car il lui raconte tout : ses écrits, ses
cours, ses parties de tennis, ses gambadements et baignades dans la forêt de
Grunewald (à elle la forêt noire, à lui la verte) ; il lui raconte ce qu’il lit, ce
qu’il mange (tous ses repas sont détaillés), ses rêves, ce qu’il porte. De
temps à autre, comme en passant, presque avec dédain (ainsi qu’il sied à un
ex-adolescent millionnaire), il signale qu’ils n’ont pas un sou.
Ils étaient constamment sans le sou, malgré toute leur frugalité et leur
sens de l’économie ; ils durent faire attention au moindre pfennig d’abord,
puis au moindre centime, puis aux moindres nickels et dimes, jusqu’à
Lolita, à la fin des années 50 – ils étaient alors mariés depuis plus de trente
ans. Les trois premiers romans, Machenka (1926), Roi, Dame, Valet (1928)
et La Défense Loujine (1929) étaient à l’évidence des chefs-d’œuvre ;
Nabokov s’adressait à des auditoires sous le charme à Berlin, Prague,
Bruxelles, Paris et Londres ; il était aisé de comprendre que c’était un génie
gigantesque. (Ivan Bounine, le premier Russe Nobel de la littérature, déclara gravement : « Ce gamin a pris un fusil et liquidé toute la vieille
garde, moi compris. ») Mais Vladimir et Véra étaient toujours sans le sou.
Leur seul enfant, Dmitri, né en 1934, fut accueilli avec ravissement (loin
de lui, Vladimir regrette les « circuits du courant de bonheur lorsqu’il passe
ses bras sur mes épaules »). Sans nul doute, c’est cette nouvelle
responsabilité qui fit sortir Nabokov de sa tanière et le força à prendre la
route, pour de bon. Il sillonnait l’Europe, jonglait avec contacts et contrats,
écrivait des critiques, des reportages, acceptait des traductions (dont
certaines tristement techniques) du russe, de l’anglais, du français, et
inversement. Au printemps 1939, il était encore à Londres, il faisait
antichambre, en quête d’un poste à l’université de Leeds – ou, pourquoi pas,
de Sheffield. Nabokov dans le Yorkshire ? Ce fut l’une des multitudes de
possibilités humaines balayées par la Seconde Guerre mondiale.
Son père, Vladimir aussi, était un homme politique de renom, un libéral
(décrit avec une aigreur mémorable par Trotski dans Histoire de la
Révolution russe). Il fut tué à Berlin, en 1922, pas tout à fait
accidentellement, par des malfrats fascistes. Malgré tout, on a l’impression
que son fils considérait la réalité du moment comme une distraction
vulgaire, une succession de ce qu’il appelait des « actualités boursouflées ».
En 1935, à Berlin, la famille ne bougea pas d’un pouce alors même
qu’étaient promulguées les lois de Nuremberg (Nabokov n’en fait pas état).
Véra et Vladimir avaient fui les bolchéviques chacun de son côté. En 1936,
néanmoins, Vladimir comprit, habité tout à coup par une peur longtemps
sublimée, que l’Allemagne nazie n’était pas un endroit pour son épouse
juive et leur enfant « métis ». Début 1937, afin de préparer leur fuite en
France, Nabokov se rendit à Paris. Et c’est alors que cela arriva.
L’incartade, la choquante faute de savoir-vivre, ce que Humbert décrivait
comme la « fatale délectation ». Due à une créature pas née de la dernière
pluie, du nom de : Irina Yurievna Guadanini.
L’imbroglio Vladimir-Irina a été rendu public en 1986 ; Stacy Schiff y
consacre une section instructive dans sa biographie de Véra (1999). Mais il
est douloureux, déchirant de suivre cette histoire du point de vue, pour ainsi
dire, de la plume de Nabokov. Quelle effroyable bouillasse ne se prépara-t-
il pas sur l’avenue de Versailles ! Une peur mortelle eu égard à sa femme et
à son fils, une relation fort peu judicieuse, imprudente, une hideuse crise de
psoriasis qui, en un symbolisme sommaire, ensanglanta ses draps et ses
sous-vêtements. Voici donc le grand homme, la grande âme, gêné mais taquin (« Ne t’avise pas d’être jalouse »), ricanant de ses « viles rumeurs » :
en gros, il se ment mielleusement à lui-même. L’antique loi ne m’a jamais
frappé avec autant de force : les gens sont originaux et spécifiques dans
leurs vertus ; dans leurs vices, ils sont éculés, éventés, englués dans la
compromission. Vertigineuse embardée vers l’ordinaire.
Et ce ne fut pas la fin de l’épisode. En juillet, à Cannes, il avoua tout à
Véra – reconnut ce qu’il pensait être un authentique amour fou* (atténuant
le délit à nos yeux, peut-être, mais pas à ceux de Véra). Plutôt
imperturbable, semble-t-il, Véra lui demanda de décider, de choisir. Irina
parut pâlement sur la Croisette ; mais Vladimir avait choisi, et tout fut fini.
« Vois-tu, je n’ai jamais fait confiance à qui que ce soit, avait-il écrit à Véra
en 1924. Dans tout enchantement, il y a un élément de confiance. » Sa
confession et les séquelles iriniennes se passent dans les coulisses. Mais
dans ses lettres parisiennes, les corrosifs effets secondaires de la tromperie
sont omniprésents. La brusque et vague indécision de Véra (qui désormais
hésite à le rejoindre) ; l’exaspération bougonne de Vladimir ; un déficit de
confiance, un déficit d’enchantement.
Les Nabokov semblent s’en remettre plus vite que le lecteur que je suis
ne s’y serait attendu. Le volume Lettres à Véra, classées et annotées avec
une terrifiante assiduité par Brian Boyd (le nabokovien en titre), est
inévitablement lourd du bas : 439 pages couvrent les années 1923-1939 ;
ensuite, après une interruption, à peine quatre-vingts pages (dont beaucoup
sont superficielles) couvrent la période 1941-1976. Afin que le volume
ressemble à un compte-rendu complet sur leur vie, il eût fallu que les
Nabokov passent une semaine sur deux séparés. Or ils étaient plus ou moins
inséparables. Quand il voyageait sans elle, le rythme quotidien de sa
correspondance est instantanément rétabli, et ni le temps ni l’espace ne
manquent pour nous convaincre que l’intimité sans nuages est rétablie,
aussi, chaque fois.
C’est la prose même qui procure l’affirmation permanente. La palpitante
réceptivité ; les exquises évocations d’animaux et… d’enfants (en rien
sinistres, même si le prototype de Lolita, L’Enchanteur, date de 1939) ; la
façon dont tous ceux qu’il rencontre sont minutieusement individualisés (un
maître d’hôtel, un bureaucrate, un contrôleur du métro) ; les descriptions
détaillées de soirées et de scènes de rue ; la réceptivité au temps, à fleur de
peau (Nabokov est le poète suprême des ciels) ; et, sous-tendant tout cela, la
somptuosité, le don librement offert de sa sublime énergie.
The New York Times Book Review, 2015
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