La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 59 sur 64

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La Friction du temps

Véra et Vladimir - Lettres à Véra, de Vladimir Nabokov

Véra et Vladimir

 

Lettres à Véra, de Vladimir Nabokov

 

Mon soleil, mon âme, mon chant, mon oiseau, mon ange, ma peau rosée, mon arc-en-ciel ensoleillé, ma petite musique, mon délice indicible, ma douceur, ma tendresse, ma légèreté, ma chère vie, mes chers yeux…

 

Ces termes affectueux et ces salutations (soutenus par toute une

ménagerie de surnoms : Goosikins, ma petite oie blanche, Poochums, mon

chiot tout fou, Tigercubkin, ma douce tigresse, Puppykin, ma

chienchiennoshka) suggèrent une adoration planétaire et, plus encore, une

dépendance désarmée. Dès la deuxième lettre de Vladimir Nabokov à Véra

Slonim, après deux mois d’une chaste relation, il étale tout à ses pieds :

 

Je ne puis écrire un mot sans entendre comment tu le prononceras et ne puis me rappeler une seule vétille que j’aie vécue sans regretter – si fort ! – que nous ne l’ayons pas vécue ensemble […] Tu es entrée dans ma vie […] comme l’on entre dans un royaume où toutes les rivières attendent depuis toujours ton reflet, et toutes les routes tes pas.

 

Et elle se poursuit ainsi pendant plus d’un demi-siècle, son ardeur –

d’abord, à l’occasion, d’une insécurité bondissante –, évoluant tout de

même peu à peu vers une certaine assurance et sérénité. Mais attention : on

note une aberration sismique (Paris, 1937), sur laquelle il reviendra avec

gêne.

Vladimir (qui pour lui rimait avec redeemer – rédempteur) naquit en

1899, Véra en 1902. Ils se rencontrèrent à Berlin en 1923 lors d’un bal de

charité organisé par la communauté russe émigrée – forte de

400 000 personnes, d’une remarquable cohésion, d’une grande pauvreté

matérielle et richesse intellectuelle. Quoique d’origines fort différentes (lui

artiste-patricien, elle issue de la petite-bourgeoisie commerçante juive), ils

étaient tous deux représentatifs de leur colonie, d’une grande élévation

morale et détachée de ce monde. C’était un bal masqué. Pendant toute la

soirée, Véra garda son masque.

Il dut partir immédiatement travailler dans une ferme du sud de la France.

Fervente admiratrice de ses poèmes (dont beaucoup étaient intimistes), elle

devait savoir qu’il venait de traverser les affres d’une rupture avec une fille

qu’il avait espéré épouser. Avec une audace rare, elle lui écrivit jusqu’à ce qu’il lui réponde. Vladimir rétorqua qu’il ne le niait pas ; dans cette

première lettre, Véra est déjà : « mon étrange joie, ma tendre nuit ».

Lorsqu’il rentra à Berlin, la romance reprit sans la moindre inhibition, en

tout cas de son côté à lui. Ils se marièrent au printemps 1925.

L’une des caractéristiques les plus frappantes de Nabokov était sa bonne

humeur quasi pathologique, qu’il trouvait lui-même « indécente ». Les

jeunes écrivains ont tendance à chérir leur sensibilité, et donc leur

aliénation, mais la seule source de mal-être que Nabokov avouait était

l’« impossibilité d’assimiler, d’ingurgiter toute la beauté du monde ».

L’effervescence de ce mari ne dut pas toujours être de tout repos ;

n’empêche, le fait que Véra n’ait pas joui du même tempérament ne fait que

nous rappeler la norme planétaire. Leur première longue séparation survint

au printemps et à l’été 1926, quand elle dut séjourner dans une succession

de sanatoriums en Forêt-Noire, à la suite d’une inquiétante perte de poids

accompagnée d’angoisses et de dépression.

Pendant ces sept semaines, Vladimir lui écrivit tous les jours. Couvrant

plus de cent pages, l’interlude est l’un des sommets dans la chaîne de

montagnes qu’est ce livre. Il tentait non seulement de lui remonter le moral

à l’aide de puzzles, de charades, de mots croisés, qu’elle résolvait presque

invariablement, mais aussi de la guérir par la simple force de son amour – à

l’aide de transfusions ponctuelles de sa robuste vénération. On est soumis à

l’étrange obsession du quotidien, car il lui raconte tout : ses écrits, ses

cours, ses parties de tennis, ses gambadements et baignades dans la forêt de

Grunewald (à elle la forêt noire, à lui la verte) ; il lui raconte ce qu’il lit, ce

qu’il mange (tous ses repas sont détaillés), ses rêves, ce qu’il porte. De

temps à autre, comme en passant, presque avec dédain (ainsi qu’il sied à un

ex-adolescent millionnaire), il signale qu’ils n’ont pas un sou.

Ils étaient constamment sans le sou, malgré toute leur frugalité et leur

sens de l’économie ; ils durent faire attention au moindre pfennig d’abord,

puis au moindre centime, puis aux moindres nickels et dimes, jusqu’à

Lolita, à la fin des années 50 – ils étaient alors mariés depuis plus de trente

ans. Les trois premiers romans, Machenka (1926), Roi, Dame, Valet (1928)

et La Défense Loujine (1929) étaient à l’évidence des chefs-d’œuvre ;

Nabokov s’adressait à des auditoires sous le charme à Berlin, Prague,

Bruxelles, Paris et Londres ; il était aisé de comprendre que c’était un génie

gigantesque. (Ivan Bounine, le premier Russe Nobel de la littérature, déclara gravement : « Ce gamin a pris un fusil et liquidé toute la vieille

garde, moi compris. ») Mais Vladimir et Véra étaient toujours sans le sou.

Leur seul enfant, Dmitri, né en 1934, fut accueilli avec ravissement (loin

de lui, Vladimir regrette les « circuits du courant de bonheur lorsqu’il passe

ses bras sur mes épaules »). Sans nul doute, c’est cette nouvelle

responsabilité qui fit sortir Nabokov de sa tanière et le força à prendre la

route, pour de bon. Il sillonnait l’Europe, jonglait avec contacts et contrats,

écrivait des critiques, des reportages, acceptait des traductions (dont

certaines tristement techniques) du russe, de l’anglais, du français, et

inversement. Au printemps 1939, il était encore à Londres, il faisait

antichambre, en quête d’un poste à l’université de Leeds – ou, pourquoi pas,

de Sheffield. Nabokov dans le Yorkshire ? Ce fut l’une des multitudes de

possibilités humaines balayées par la Seconde Guerre mondiale.

Son père, Vladimir aussi, était un homme politique de renom, un libéral

(décrit avec une aigreur mémorable par Trotski dans Histoire de la

Révolution russe). Il fut tué à Berlin, en 1922, pas tout à fait

accidentellement, par des malfrats fascistes. Malgré tout, on a l’impression

que son fils considérait la réalité du moment comme une distraction

vulgaire, une succession de ce qu’il appelait des « actualités boursouflées ».

En 1935, à Berlin, la famille ne bougea pas d’un pouce alors même

qu’étaient promulguées les lois de Nuremberg (Nabokov n’en fait pas état).

Véra et Vladimir avaient fui les bolchéviques chacun de son côté. En 1936,

néanmoins, Vladimir comprit, habité tout à coup par une peur longtemps

sublimée, que l’Allemagne nazie n’était pas un endroit pour son épouse

juive et leur enfant « métis ». Début 1937, afin de préparer leur fuite en

France, Nabokov se rendit à Paris. Et c’est alors que cela arriva.

L’incartade, la choquante faute de savoir-vivre, ce que Humbert décrivait

comme la « fatale délectation ». Due à une créature pas née de la dernière

pluie, du nom de : Irina Yurievna Guadanini.

L’imbroglio Vladimir-Irina a été rendu public en 1986 ; Stacy Schiff y

consacre une section instructive dans sa biographie de Véra (1999). Mais il

est douloureux, déchirant de suivre cette histoire du point de vue, pour ainsi

dire, de la plume de Nabokov. Quelle effroyable bouillasse ne se prépara-t-

il pas sur l’avenue de Versailles ! Une peur mortelle eu égard à sa femme et

à son fils, une relation fort peu judicieuse, imprudente, une hideuse crise de

psoriasis qui, en un symbolisme sommaire, ensanglanta ses draps et ses

sous-vêtements. Voici donc le grand homme, la grande âme, gêné mais taquin (« Ne t’avise pas d’être jalouse »), ricanant de ses « viles rumeurs » :

en gros, il se ment mielleusement à lui-même. L’antique loi ne m’a jamais

frappé avec autant de force : les gens sont originaux et spécifiques dans

leurs vertus ; dans leurs vices, ils sont éculés, éventés, englués dans la

compromission. Vertigineuse embardée vers l’ordinaire.

Et ce ne fut pas la fin de l’épisode. En juillet, à Cannes, il avoua tout à

Véra – reconnut ce qu’il pensait être un authentique amour fou* (atténuant

le délit à nos yeux, peut-être, mais pas à ceux de Véra). Plutôt

imperturbable, semble-t-il, Véra lui demanda de décider, de choisir. Irina

parut pâlement sur la Croisette ; mais Vladimir avait choisi, et tout fut fini.

« Vois-tu, je n’ai jamais fait confiance à qui que ce soit, avait-il écrit à Véra

en 1924. Dans tout enchantement, il y a un élément de confiance. » Sa

confession et les séquelles iriniennes se passent dans les coulisses. Mais

dans ses lettres parisiennes, les corrosifs effets secondaires de la tromperie

sont omniprésents. La brusque et vague indécision de Véra (qui désormais

hésite à le rejoindre) ; l’exaspération bougonne de Vladimir ; un déficit de

confiance, un déficit d’enchantement.

Les Nabokov semblent s’en remettre plus vite que le lecteur que je suis

ne s’y serait attendu. Le volume Lettres à Véra, classées et annotées avec

une terrifiante assiduité par Brian Boyd (le nabokovien en titre), est

inévitablement lourd du bas : 439 pages couvrent les années 1923-1939 ;

ensuite, après une interruption, à peine quatre-vingts pages (dont beaucoup

sont superficielles) couvrent la période 1941-1976. Afin que le volume

ressemble à un compte-rendu complet sur leur vie, il eût fallu que les

Nabokov passent une semaine sur deux séparés. Or ils étaient plus ou moins

inséparables. Quand il voyageait sans elle, le rythme quotidien de sa

correspondance est instantanément rétabli, et ni le temps ni l’espace ne

manquent pour nous convaincre que l’intimité sans nuages est rétablie,

aussi, chaque fois.

C’est la prose même qui procure l’affirmation permanente. La palpitante

réceptivité ; les exquises évocations d’animaux et… d’enfants (en rien

sinistres, même si le prototype de Lolita, L’Enchanteur, date de 1939) ; la

façon dont tous ceux qu’il rencontre sont minutieusement individualisés (un

maître d’hôtel, un bureaucrate, un contrôleur du métro) ; les descriptions

détaillées de soirées et de scènes de rue ; la réceptivité au temps, à fleur de

peau (Nabokov est le poète suprême des ciels) ; et, sous-tendant tout cela, la

somptuosité, le don librement offert de sa sublime énergie.

The New York Times Book Review, 2015

 

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