La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 50 sur 64

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La Friction du temps

6. Mario

avait tuées, il avait fait la moue et haussé les épaules. « Ocho ? » On s’était

dit : ouais, tu parles. Mais même si Raul divisait son score par deux ou par

dix, il ne faisait pas le poids… par rapport à Mario.

 

6 . Mario

 

Lui aussi est allongé sur son lit – nu, semble-t-il, à l’exception d’une

serviette bleu layette passée autour de la taille. Les reproductions au mur du

salon adjacent (une jeune princesse aux yeux de biche, une chaumière au

pied d’une cascade, une forêt percée de rais de soleil opalins illuminant un

cheval blanc) vous invitent, en décrivant Mario, à rechercher la veine

héroïque. On pense à la chute de Satan, précipité sur la muraille de cristal

du ciel. Jadis Mario était dynamique et rayonnant ; mais il a parcouru le

chemin qui mène du pouvoir à son contraire, et reste désormais toute la

journée allongé sur son lit, télécommande à la main, devant une chaîne de

dessins animés.

Bien que ses longues jambes s’affinent et s’atrophient, au-dessus de la

taille, Mario n’a pas perdu ses tablettes de chocolat. Et ses aisselles, en

particulier, sont inhabituellement plaisantes ; elles ont l’air rasées ou épilées

à la cire, mais un regard furtif vers le cousin à moitié nu, lui aussi, dans la

cuisine, mains jointes derrière le crâne, confirme que l’absence de poils est

génétique. Le problème de Mario, sa difficulté, commence au visage. Yeux

rapprochés, divisés par un nez à l’arête plate, mâchoire très forte (avidité,

appétit) : une face de babouin. Si Raul Alexander était venu vers vous, dans

la rue, dans un bar ou s’était présenté sur le seuil de votre porte, vous auriez

été tenté de lui résister, de le raisonner ou de l’acheter. Si Mario était venu

vers vous dans toute sa splendeur, vous n’auriez rien fait du tout.

À sept ans, caché sous une table recouverte d’une nappe, il avait entendu

neuf paysans, sept hommes et deux femmes, tuer son père. Comme Mario

avait la trentaine au moment où je l’ai rencontré, cela devait s’être passé à

l’époque de ce qu’on appelle la Violencia (même s’il n’est guère de période

qui dans l’histoire de la Colombie ne mériterait pas cette appellation). À

douze ans, entamant sa série de venganzas, il avait tué le premier paysan

d’un coup de couteau. Il avait ensuite tué les huit autres. Après quoi, il avait gravité vers Cali. Telle est la population d’Aguablanca, de Siloe : des

paysans, et maintenant les enfants des paysans, radicalement urbanisés.

Après une phase braquage de voitures, puis une phase kidnapping (vaste

domaine), Mario avait dû faire son service militaire. Une fois libéré, ayant

grandement peaufiné ses talents d’organisateur, il avait « pris le maquis », à

savoir qu’il avait supervisé la production et le transfert de talco (cocaïne)

dans la campagne colombienne et en Équateur. Il était, pour ainsi dire, en

mission ; si ce n’est que l’adversaire n’était pas la police mais l’armée.

Mario évoque son passage dans le maquis avec nostalgie et respect. « La

cocaïne arrivait en paquets, tous tamponnés… Très jolie [muy bonita],

comme elle brille [como brilla]… Un jour, j’ai vu une pièce entière pleine

de billets. »

Revenu à Cali, armé de discipline, d’esprit et (suppose-t-on) d’une

cargaison de pesos, il s’était enfin mis à « profiter de la vie ». Il n’est pas

difficile d’imaginer Mario profitant de la vie : dans une ville qui grouille

d’hommes terrifiants, il aurait terrifié tout le monde. Il était devenu

fonctionnaire et, en tant que tel, avait liquidé dans les cent cinquante

personnes en six ans. Mais c’était prêter le flanc à beaucoup de venganza et,

en décembre 2003, il était tombé dans un guet-apens. Il se trouvait à un feu

rouge lorsque quatre motards étaient venus se placer de part et d’autre de sa

voiture.

 

La sœur de Mario nous servit le café – infiniment meilleur que le Tizer et

le soda pissenlit-bardane qu’on vous propose d’ordinaire en Colombie.

L’absence de café est une caractéristique frappante d’Aguablanca ; on se

traîne de baraque en bicoque à l’affût d’une tasse.

Il était temps de prendre congé. Je demandai à Mario de préciser en quoi

son premier et son dernier assassinats avaient été différents. « Le premier,

avec le couteau ? répondit-il. C’était horrible. J’en ai fait des cauchemars.

Je pleurais toute la journée. J’étais paranoïaque. Mais la dernière fois… ?

Nada. On fait son boulot et on se dit simplement : “Maintenant, aboule le

salaire.” »

Mario demanda qu’on lui apporte ses sinistres trophées, et reposa

immergé dans leur amoncellement : son pistolet (très lourd – aux yeux de celui qui le maniait, il devait avoir eu la divine lourdeur de l’or), ses radios