La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 7 sur 64

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La Friction du temps

Politique – 1

 

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Le parti républicain en 2011 : Iowa

 

« Oops ! » a une sonorité encore pire – encore plus penaude et abjecte –

avec l’accent texan : quelque chose comme « Ewps ! ». Ce fut certainement

un moment saisissant, pas seulement pour le gouverneur Rick Perry et ses

innombrables gestionnaires, sponsors, investisseurs et déposants. Quand,

pour la dernière fois, un apprenti empereur s’était-il ainsi mis à poil en

l’espace d’une seule syllabe ? Signe d’autres égarements d’ordre plus

général.

Il semble avoir suffi d’une génération pour que, si les Démocrates

représentent l’esprit américain, les Républicains en viennent à représenter,

non pas son cœur, non pas son âme, mais ses tripes. Le débat remonte aux

débuts de la démocratie : la fonction suprême devrait-elle revenir au

candidat le plus intellectuellement capable, ou au plus viscéralement

normatif (pour ce dernier adjectif, on pourrait utiliser les synonymes :

« banal » et « médiocre ») ? Ailleurs dans le monde développé, l’opposition

cerveau/boyaux a depuis longtemps été tranchée en faveur du cerveau. Aux

États-Unis, la querelle divise encore la nation. Les choses sont légèrement

différentes, plus viscérales, en période de crise. Il y a neuf ans, rappelez-

vous, le peuple écouta dans un silence docile le président quand il avoua se

« lancer avec [s]es tripes » en Irak.

Jusqu’à très récemment, on avait l’impression que le Grand Old Party

(GOP – le parti républicain) s’était doté du candidat le plus intensément

« moyen » de tous les temps. Rick « Crotch » Perry (« Entrejambe », à

cause de sa façon de réajuster son jean d’une certaine manière), garçon de

ferme pieds nus, issu d’une vieille famille rebelle, élève médiocre,

chauffeur de stade, fervent pilote de l’Air Force, est devenu le puissant

gouverneur d’un des principaux États américains.

Certes, il parle comme un ivrogne ou une victime d’AVC (quand il tente

de prononcer « Joe Arpaio » – le shérif autoproclamé le « plus coriace »

d’Amérique –, ça donne Joe Aroppehyeh), mais en cela il ressemble à

George W. Bush. Certes, il chassait le cerf dans une réserve du nom de

Niggerhead (Tête de nègre) – mais il prenait soin d’éviter un autre site

remarquable du Texas, Dead Nigger Draw (vallon du Nègre mort). Certes, il

est possible qu’il accumule les erreurs factuelles – mais ne trouvons-nous pas très viril de commettre des erreurs ? Voilà donc un candidat au torse

puissant. Quel pouvait être le problème ?

Le temps est venu d’aller au-devant des gens. Activité autour de laquelle,

prétend-on encore, tournent les campagnes présidentielles. Par une matinée

glaciale, la voiture sort donc lentement de Des Moines par l’est, passe la

North Skunk River, débouche sur le vaste plateau de l’Iowa. Destination :

Marshalltown. On dépasse : le magasin d’alimentation générale, Casey’s

General Store ; la station-service du GitnGo Market ; des panneaux qui

indiquent « Solde sur les souffleuses à neige » ou « Temple maçonnique » ;

les vagues masses fumantes d’édifices industriels dans le lointain brumeux.

Et voici le modeste foyer rural, coincé derrière les voies de chemin de fer et

le matériel roulant couvert de rouille.

Installé au milieu d’une centaine de coupe-vent et de couvre-chefs en

laine, dans une atmosphère d’amicale non-discrimination, je passais le

temps à lire le fascicule Le Livre de recettes de la famille de Ron Paul,

distribué gracieusement – vingt-huit pages de recettes « pour réchauffer la

cuisine et le cœur ». Ha, voici le Filet Razzle Bo-Dazzle et les Cookies de

Mama au beurre de cacahuète. À l’approche des 10 heures, je poursuivais

avec les citations de la Bible, puis avec la newsletter familiale de Carol

Paul, qui me renseigna sur l’énorme dynastie Paul et les agissements de

Rand, John David, Collin, Caylee Joy, Kelly, Lori, Valori…

Annoncé avec enthousiasme, le candidat monte sur l’estrade : M. Ron

Paul, soixante-seize ans, visage hâve, lèvres fines sous une mèche rabattue

gris argent, cette fêlure si charmante dans sa voix et son rire. Fiscalement

responsable, Ron est isolationniste et fondamentaliste constitutionnel ; c’est

aussi un « libertaire anti-avortement » – ce qui signifie qu’il prône une

intervention minimum de l’État, sauf quand il s’agit des femmes enceintes.

Tout cela est un peu excentrique, mais on pourrait tout de même arguer

que le foyer rural, ce jour-là, fournissait un exemple de démocratie

américaine quasiment à son apogée : un candidat dénué de cynisme créant

affablement des liens avec sa base électorale. Paul dit aux électeurs que

leurs votes, dans les primaires à venir, seraient « amplifiés mille fois », ce

qui n’est pas faux dans le cas anormal de l’Iowa. Malgré tout, il est difficile

de ne pas avoir l’impression que le va-et-vient de la pompe à eau locale

(« Nous avons le temps pour une dernière question ») n’est plus qu’un

événement de second plan.

« Aller au-devant des gens, c’est de la merde », a dit, il y a vingt ans déjà,

un politicien de haut rang qui, et ce n’est guère étonnant, souhaite garder

l’anonymat. Il semble que le foyer rural, lui aussi, soit de la merde ; traîner

autour du café ou du diner, c’est de la merde ; serrer les mains, c’est de la

merde. Un vieil ami, un vétéran des sondages et des primaires, que je

surnomme l’« Initié », certifie que les publicités, aussi, c’est de la merde.

« Elles n’ont eu aucun effet. Perry a dépensé… combien… ? 5 millions de

dollars. Huntsman 3 millions de dollars, avec aucun effet perceptible. Les

pubs ne font la différence que quand on se lance tard et qu’on fonce dans le

tas. »

Bref : qu’est-ce qui n’est pas de la merde ? Les débats comptent, les

médias comptent – mais surtout lorsqu’ils tournent autour du pitch associé à

chaque candidat. Or, ici comme ailleurs, le pitch se résume souvent à un

seul mot.

Prenez Mitt Romney. Le pitch de Mitt, c’est : « Volte-face ». Il a un passé

trouble, entre son plan de santé (anti-individualiste), sa vigilance écologique

(anticréation d’emplois), et, par-dessus tout, son laxisme côté avortement

(antivie). Le stigmate du mormonisme – les sous-vêtements spéciaux, la

technique de recrutement et le baptême des morts par procuration, entre

autres inanités – lui coûte peu, pas plus de deux ou trois points, ce qui est

surprenant et sans doute un peu scandaleux. C’est un technocrate d’une

extrême efficacité ; il a tout ce qu’il faut pour être élu ; c’est le seul vrai

présidentiable. Alors pourquoi n’arrête-t-il pas de se taper le crâne contre le

plafond de verre des 25 % ?

Mitt a quelque chose de bizarrement semi-humain. Pour reprendre une

métaphore employée à l’origine par l’immense Clive James, Romney a l’air

de sortir de chez un dentiste qui lui aurait plombé la tête au lieu d’une dent.

Il nous confronte à ce qu’on appelle le « syndrome de la nourriture pour

chiens ». « Le chien refuse de manger de la nourriture pour chiens » – et

personne ne sait pourquoi. Mais ne vous y trompez pas, prévient l’Initié :

« Gingrich le devance dans les sondages. Romney fait encore la course en

tête. La Maison-Blanche pense que ce sera Romney… alors que, bien sûr,

ils préféreraient que ce soit Gingrich. Obama écrase Gingrich en Floride. »

Qui d’autre espère que ce soit Gingrich ? Et comment les électeurs de

bon goût même modérés perçoivent-ils sa percée ? Il espère changer son

pitch en « rédemption », mais, pour l’heure, il est bloqué à « système » (ou,

si vous préférez, « homme du système, corrompu avéré »). Gingrich se promène depuis si longtemps au Capitole qu’on le verrait bien en toge dans

un vieux film en sandales à lanières, comme Quo Vadis (1951), mollement

allongé entre Peter Ustinov et Deborah Kerr.

Il y a environ deux semaines, on a appris que Gingrich faisait des séances

de signatures dans les librairies sur le parcours de sa campagne – à côté de

Callista, qui pour sa part faisait la promotion de Sweet Land of Liberty, une

histoire sur Ellis l’Éléphant. Eh bien, a raconté une source au New York

Times, il aurait « monnayé » ses années de président de la Chambre des

représentants (« historien » consultant pour la société Freddie Mac – prêts

hypothécaires – et ainsi de suite). Pourquoi ne monnayerait-il donc pas sa

percée dans les sondages ? « Je crois à la libre entreprise, expliqua Gingrich

(du moins n’a-t-il pas dit… “il s’avère que j’y crois”), et je crois qu’il est

OK de faire de l’argent. » Certes, mais faire de l’argent lui a valu une

amende de 300 000 dollars et une réprimande cinglante, il y a quinze ans.

Gingrich n’est pas seulement un rustre abyssal ; c’est aussi un serial

adultère qui, tout en ayant lui-même une liaison avec une femme de son

personnel, persécutait Bill Clinton accusé du même crime.

« Avant de pouvoir gagner, dit l’Initié, il faut avoir été humilié. En ce

moment, Romney est humilié. Ensuite, les choses changeront. Rappelle-

t’en, les boulets de Gingrich sont en buffet à volonté. »

Direction, donc, le débat au Drake Campus de Des Moines. Les six

candidats se tiennent à des pupitres nervurés de rais de lumière blanche,

comme dans la salle de contrôle du vaisseau spatial Trekkie, prêts à

pulvériser au laser la planète Terre. Pris tous ensemble, c’est une belle

brochette. Dans deux semaines, la primaire de l’Iowa, comme un jury ayant

pouvoir de vie ou de mort, donnera son verdict. Trois seulement vivront.

Le pitch de Jon Huntsman, absent, c’est… « absent ». Donc, en plus des

deux probables finalistes, Romney le caméléon et le pingre Gingrich, il

nous restait Rick Santorum (« work in progress »), Ron Paul (« dommage

qu’il soit si vieux ») et le splendide cadavre Rick Perry (« sait compter que

jusqu’à deux »), et la 50 % décorative, 50 % discréditée Michele Bachmann

(« dommage qu’elle ait un mari qui fait peur »). Comme on s’y attendait, le

débat fut une contre-performance abyssale. Pendant le seul moment

intéressant, Gingrich fit montre de ses talents dialectiques, transformant une

question délicate sur la fidélité dans le couple – un parallèle entre les

serments du mariage et les serments d’investiture – en une dissertation sur

la Federal Reserve Bank.

Nos réjouissances étaient hantées par un spectre : notre Banquo était,

naturellement, le fort regretté Herman Cain – Cain, qui espérait appliquer

au management du monde libre les leçons absorbées chez Burger King et

Godfather’s Pizza. Avec une certaine incrédulité, nous nous rappelons que

le splendidement ridicule Herman a jadis été le chef de meute. Les choses

pourraient-elles être plus claires ? Le volte-face en chef, le plus

indécrottable indécis, le provocateur de la clique, c’est ce pauvre électorat

républicain.

Et c’est parfaitement compréhensible. Pour voir jusqu’où le GOP est allé

ces dernières années, il suffit de se rappeler le très estimé Ronald Reagan.

Gouverneur de Californie, il a augmenté les impôts et le nombre de

fonctionnaires, défendu les lois en faveur des homosexuels et fait voter une

loi notablement libérale sur l’avortement ; président, il a supprimé des

niches fiscales et amnistié des clandestins.

« Tous les “ismes” sont des termes du passé », disait Tony Blair, il y a un

bon bout de temps, déclarant close l’ère des idéologies. Avec son Serment

de protection du contribuable, le gouvernement-à-venir, patriarcal,

philoprogéniteur, ennemi de la science, ennemi des faits, ennemi de la

gouvernance, s’est enfermé dans le dogme. Le parti des tripes est tout

embrouillé, à l’intérieur comme à l’extérieur. Nous n’entendons plus

aujourd’hui que les maussades rouspétances de son ventre et les bruits de

ferraille sporadiques de ses chaînes.

 

Newsweek, 2011

 

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