La Friction du temps
Politique – 1
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Le parti républicain en 2011 : Iowa
« Oops ! » a une sonorité encore pire – encore plus penaude et abjecte –
avec l’accent texan : quelque chose comme « Ewps ! ». Ce fut certainement
un moment saisissant, pas seulement pour le gouverneur Rick Perry et ses
innombrables gestionnaires, sponsors, investisseurs et déposants. Quand,
pour la dernière fois, un apprenti empereur s’était-il ainsi mis à poil en
l’espace d’une seule syllabe ? Signe d’autres égarements d’ordre plus
général.
Il semble avoir suffi d’une génération pour que, si les Démocrates
représentent l’esprit américain, les Républicains en viennent à représenter,
non pas son cœur, non pas son âme, mais ses tripes. Le débat remonte aux
débuts de la démocratie : la fonction suprême devrait-elle revenir au
candidat le plus intellectuellement capable, ou au plus viscéralement
normatif (pour ce dernier adjectif, on pourrait utiliser les synonymes :
« banal » et « médiocre ») ? Ailleurs dans le monde développé, l’opposition
cerveau/boyaux a depuis longtemps été tranchée en faveur du cerveau. Aux
États-Unis, la querelle divise encore la nation. Les choses sont légèrement
différentes, plus viscérales, en période de crise. Il y a neuf ans, rappelez-
vous, le peuple écouta dans un silence docile le président quand il avoua se
« lancer avec [s]es tripes » en Irak.
Jusqu’à très récemment, on avait l’impression que le Grand Old Party
(GOP – le parti républicain) s’était doté du candidat le plus intensément
« moyen » de tous les temps. Rick « Crotch » Perry (« Entrejambe », à
cause de sa façon de réajuster son jean d’une certaine manière), garçon de
ferme pieds nus, issu d’une vieille famille rebelle, élève médiocre,
chauffeur de stade, fervent pilote de l’Air Force, est devenu le puissant
gouverneur d’un des principaux États américains.
Certes, il parle comme un ivrogne ou une victime d’AVC (quand il tente
de prononcer « Joe Arpaio » – le shérif autoproclamé le « plus coriace »
d’Amérique –, ça donne Joe Aroppehyeh), mais en cela il ressemble à
George W. Bush. Certes, il chassait le cerf dans une réserve du nom de
Niggerhead (Tête de nègre) – mais il prenait soin d’éviter un autre site
remarquable du Texas, Dead Nigger Draw (vallon du Nègre mort). Certes, il
est possible qu’il accumule les erreurs factuelles – mais ne trouvons-nous pas très viril de commettre des erreurs ? Voilà donc un candidat au torse
puissant. Quel pouvait être le problème ?
Le temps est venu d’aller au-devant des gens. Activité autour de laquelle,
prétend-on encore, tournent les campagnes présidentielles. Par une matinée
glaciale, la voiture sort donc lentement de Des Moines par l’est, passe la
North Skunk River, débouche sur le vaste plateau de l’Iowa. Destination :
Marshalltown. On dépasse : le magasin d’alimentation générale, Casey’s
General Store ; la station-service du GitnGo Market ; des panneaux qui
indiquent « Solde sur les souffleuses à neige » ou « Temple maçonnique » ;
les vagues masses fumantes d’édifices industriels dans le lointain brumeux.
Et voici le modeste foyer rural, coincé derrière les voies de chemin de fer et
le matériel roulant couvert de rouille.
Installé au milieu d’une centaine de coupe-vent et de couvre-chefs en
laine, dans une atmosphère d’amicale non-discrimination, je passais le
temps à lire le fascicule Le Livre de recettes de la famille de Ron Paul,
distribué gracieusement – vingt-huit pages de recettes « pour réchauffer la
cuisine et le cœur ». Ha, voici le Filet Razzle Bo-Dazzle et les Cookies de
Mama au beurre de cacahuète. À l’approche des 10 heures, je poursuivais
avec les citations de la Bible, puis avec la newsletter familiale de Carol
Paul, qui me renseigna sur l’énorme dynastie Paul et les agissements de
Rand, John David, Collin, Caylee Joy, Kelly, Lori, Valori…
Annoncé avec enthousiasme, le candidat monte sur l’estrade : M. Ron
Paul, soixante-seize ans, visage hâve, lèvres fines sous une mèche rabattue
gris argent, cette fêlure si charmante dans sa voix et son rire. Fiscalement
responsable, Ron est isolationniste et fondamentaliste constitutionnel ; c’est
aussi un « libertaire anti-avortement » – ce qui signifie qu’il prône une
intervention minimum de l’État, sauf quand il s’agit des femmes enceintes.
Tout cela est un peu excentrique, mais on pourrait tout de même arguer
que le foyer rural, ce jour-là, fournissait un exemple de démocratie
américaine quasiment à son apogée : un candidat dénué de cynisme créant
affablement des liens avec sa base électorale. Paul dit aux électeurs que
leurs votes, dans les primaires à venir, seraient « amplifiés mille fois », ce
qui n’est pas faux dans le cas anormal de l’Iowa. Malgré tout, il est difficile
de ne pas avoir l’impression que le va-et-vient de la pompe à eau locale
(« Nous avons le temps pour une dernière question ») n’est plus qu’un
événement de second plan.
« Aller au-devant des gens, c’est de la merde », a dit, il y a vingt ans déjà,
un politicien de haut rang qui, et ce n’est guère étonnant, souhaite garder
l’anonymat. Il semble que le foyer rural, lui aussi, soit de la merde ; traîner
autour du café ou du diner, c’est de la merde ; serrer les mains, c’est de la
merde. Un vieil ami, un vétéran des sondages et des primaires, que je
surnomme l’« Initié », certifie que les publicités, aussi, c’est de la merde.
« Elles n’ont eu aucun effet. Perry a dépensé… combien… ? 5 millions de
dollars. Huntsman 3 millions de dollars, avec aucun effet perceptible. Les
pubs ne font la différence que quand on se lance tard et qu’on fonce dans le
tas. »
Bref : qu’est-ce qui n’est pas de la merde ? Les débats comptent, les
médias comptent – mais surtout lorsqu’ils tournent autour du pitch associé à
chaque candidat. Or, ici comme ailleurs, le pitch se résume souvent à un
seul mot.
Prenez Mitt Romney. Le pitch de Mitt, c’est : « Volte-face ». Il a un passé
trouble, entre son plan de santé (anti-individualiste), sa vigilance écologique
(anticréation d’emplois), et, par-dessus tout, son laxisme côté avortement
(antivie). Le stigmate du mormonisme – les sous-vêtements spéciaux, la
technique de recrutement et le baptême des morts par procuration, entre
autres inanités – lui coûte peu, pas plus de deux ou trois points, ce qui est
surprenant et sans doute un peu scandaleux. C’est un technocrate d’une
extrême efficacité ; il a tout ce qu’il faut pour être élu ; c’est le seul vrai
présidentiable. Alors pourquoi n’arrête-t-il pas de se taper le crâne contre le
plafond de verre des 25 % ?
Mitt a quelque chose de bizarrement semi-humain. Pour reprendre une
métaphore employée à l’origine par l’immense Clive James, Romney a l’air
de sortir de chez un dentiste qui lui aurait plombé la tête au lieu d’une dent.
Il nous confronte à ce qu’on appelle le « syndrome de la nourriture pour
chiens ». « Le chien refuse de manger de la nourriture pour chiens » – et
personne ne sait pourquoi. Mais ne vous y trompez pas, prévient l’Initié :
« Gingrich le devance dans les sondages. Romney fait encore la course en
tête. La Maison-Blanche pense que ce sera Romney… alors que, bien sûr,
ils préféreraient que ce soit Gingrich. Obama écrase Gingrich en Floride. »
Qui d’autre espère que ce soit Gingrich ? Et comment les électeurs de
bon goût même modérés perçoivent-ils sa percée ? Il espère changer son
pitch en « rédemption », mais, pour l’heure, il est bloqué à « système » (ou,
si vous préférez, « homme du système, corrompu avéré »). Gingrich se promène depuis si longtemps au Capitole qu’on le verrait bien en toge dans
un vieux film en sandales à lanières, comme Quo Vadis (1951), mollement
allongé entre Peter Ustinov et Deborah Kerr.
Il y a environ deux semaines, on a appris que Gingrich faisait des séances
de signatures dans les librairies sur le parcours de sa campagne – à côté de
Callista, qui pour sa part faisait la promotion de Sweet Land of Liberty, une
histoire sur Ellis l’Éléphant. Eh bien, a raconté une source au New York
Times, il aurait « monnayé » ses années de président de la Chambre des
représentants (« historien » consultant pour la société Freddie Mac – prêts
hypothécaires – et ainsi de suite). Pourquoi ne monnayerait-il donc pas sa
percée dans les sondages ? « Je crois à la libre entreprise, expliqua Gingrich
(du moins n’a-t-il pas dit… “il s’avère que j’y crois”), et je crois qu’il est
OK de faire de l’argent. » Certes, mais faire de l’argent lui a valu une
amende de 300 000 dollars et une réprimande cinglante, il y a quinze ans.
Gingrich n’est pas seulement un rustre abyssal ; c’est aussi un serial
adultère qui, tout en ayant lui-même une liaison avec une femme de son
personnel, persécutait Bill Clinton accusé du même crime.
« Avant de pouvoir gagner, dit l’Initié, il faut avoir été humilié. En ce
moment, Romney est humilié. Ensuite, les choses changeront. Rappelle-
t’en, les boulets de Gingrich sont en buffet à volonté. »
Direction, donc, le débat au Drake Campus de Des Moines. Les six
candidats se tiennent à des pupitres nervurés de rais de lumière blanche,
comme dans la salle de contrôle du vaisseau spatial Trekkie, prêts à
pulvériser au laser la planète Terre. Pris tous ensemble, c’est une belle
brochette. Dans deux semaines, la primaire de l’Iowa, comme un jury ayant
pouvoir de vie ou de mort, donnera son verdict. Trois seulement vivront.
Le pitch de Jon Huntsman, absent, c’est… « absent ». Donc, en plus des
deux probables finalistes, Romney le caméléon et le pingre Gingrich, il
nous restait Rick Santorum (« work in progress »), Ron Paul (« dommage
qu’il soit si vieux ») et le splendide cadavre Rick Perry (« sait compter que
jusqu’à deux »), et la 50 % décorative, 50 % discréditée Michele Bachmann
(« dommage qu’elle ait un mari qui fait peur »). Comme on s’y attendait, le
débat fut une contre-performance abyssale. Pendant le seul moment
intéressant, Gingrich fit montre de ses talents dialectiques, transformant une
question délicate sur la fidélité dans le couple – un parallèle entre les
serments du mariage et les serments d’investiture – en une dissertation sur
la Federal Reserve Bank.
Nos réjouissances étaient hantées par un spectre : notre Banquo était,
naturellement, le fort regretté Herman Cain – Cain, qui espérait appliquer
au management du monde libre les leçons absorbées chez Burger King et
Godfather’s Pizza. Avec une certaine incrédulité, nous nous rappelons que
le splendidement ridicule Herman a jadis été le chef de meute. Les choses
pourraient-elles être plus claires ? Le volte-face en chef, le plus
indécrottable indécis, le provocateur de la clique, c’est ce pauvre électorat
républicain.
Et c’est parfaitement compréhensible. Pour voir jusqu’où le GOP est allé
ces dernières années, il suffit de se rappeler le très estimé Ronald Reagan.
Gouverneur de Californie, il a augmenté les impôts et le nombre de
fonctionnaires, défendu les lois en faveur des homosexuels et fait voter une
loi notablement libérale sur l’avortement ; président, il a supprimé des
niches fiscales et amnistié des clandestins.
« Tous les “ismes” sont des termes du passé », disait Tony Blair, il y a un
bon bout de temps, déclarant close l’ère des idéologies. Avec son Serment
de protection du contribuable, le gouvernement-à-venir, patriarcal,
philoprogéniteur, ennemi de la science, ennemi des faits, ennemi de la
gouvernance, s’est enfermé dans le dogme. Le parti des tripes est tout
embrouillé, à l’intérieur comme à l’extérieur. Nous n’entendons plus
aujourd’hui que les maussades rouspétances de son ventre et les bruits de
ferraille sporadiques de ses chaînes.
Newsweek, 2011
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