La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 14 sur 64

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La Friction du temps

Plus personnel – 1

 

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À vous de poser les questions – 1 1

 

Comment se porte John Self (de Money, Money) en 2001 ? Et Keith Talent

(London Fields) ?

Chris O’Hare, Belfast

 

John travaille encore dans la publicité. Il n’envisage plus une carrière à

Hollywood. Il a troqué sa Fiasco pour une Culprit d’occasion. Il a encore

pris du poids, et ses petites amies ne rajeunissent pas. Mais il m’arrive de

penser qu’il lit un peu plus qu’avant.

Keith part tous les hivers : en prison. Pendant les mois plus tempérés, il

vit plus ou moins à la dure tout en haut de Ladbroke Grove. Il ne voit

jamais sa femme et sa fille (qui se portent bien). Il espère encore parvenir à

s’illustrer chez les professionnels du tir de fléchettes, quoique moins

ardemment, puisqu’il est persuadé que le toilettage du sport a détruit ses

liens historiques avec les pubs.

Mais je ne me pose jamais cette question. Curieusement, dès l’instant où

vous tapez le point final, vos personnages gagnent ou recouvrent leur libre

arbitre. À la fin de Train de nuit, j’ai voulu donner l’impression que le

suicide de la narratrice-héroïne était inévitable et imminent. Mais, de temps

à autre, je pense qu’elle a passé le cap et a survécu.

Dans la mémoire et la pensée, vos personnages secondaires ont tendance

à être statiques, mais les personnages principaux continuent d’avoir leur

monde à eux (pas souvent visité) où ils s’acharnent et vieillissent.

 

Avez-vous lu Sourires de loup de Zadie Smith et Une œuvre déchirante d’un

génie renversant, de Dave Eggers ? Sinon, pourquoi ?

Katie Bowden, par courriel

 

J’ai lu Zadie Smith avec, constamment, un sourire d’admiration aux

lèvres. Je n’ai pas lu le roman de Dave Eggers, mais j’ai lu le titre, et ça m’a

pris un bon moment. Le livre de Nabokov que nous connaissons sous le

titre Invitation au supplice fut un temps appelé Invitation à une exécution,

mais il va de soi qu’on a préféré éviter la répétition du suffixe. Dans Une

œuvre déchirante d’un génie renversant, on a deux articles indéfinis. Hormis quoi, je suis honteux de devoir avouer que mon immersion dans

Eggers est restée à la surface de son titre. Un jour, nous avons participé à la

même manifestation. Je l’ai trouvé très sympathique et il parle bien.

 

Vous vous êtes élevé contre la brutalité des journalistes mais, dans votre

jeunesse, vous n’hésitiez pas à éreinter les écrivains de la génération

antérieure. Le regrettez-vous aujourd’hui ?

Joseph Dartford, Hertfordshire

Insulter les gens sur le papier est un vice de la jeunesse et une corruption

mineure du pouvoir. On devrait s’arrêter quand on vieillit, sans quoi on a

l’air d’un mouton déguisé en agneau. Insulter les gens quand on a atteint

l’âge mûr n’est pas digne, et paraît de plus en plus insensé au fur et à

mesure qu’on approche du crépuscule. Je pense spontanément à Tom

Paulin, qui, de plus en plus agité et instable, continue de passer son temps à

insulter tout le monde. Je crois que dans ma jeunesse, j’ai en effet écrit deux

ou trois critiques capables de flinguer une carrière. Oui, je le regrette.

 

Pensez-vous être vraiment devenu un « Homme nouveau », tel que vous

vous décrivez dans votre dernier ouvrage, Guerre au cliché ?

Jazz Kilburn-Toppin, par courriel

J’ai dit que l’« Homme nouveau » (une figure idéalisée des années 70)

courait le danger de devenir un vieillard prématuré, à cause de toutes les

tâches domestiques qui lui sont dévolues. J’ai participé (et participe encore)

à l’éducation de quatre enfants. J’ai fait ça sans devenir un Homme

nouveau, mais pas sans devenir un vieil homme.

 

Pourquoi les grands romans modernes américains sont-ils supérieurs à

leurs équivalents britanniques ?

Peter Miley, Plymouth

 

Peut-être parce que l’Amérique est le centre du monde – tout comme

l’Angleterre l’était au xixe siècle, ainsi qu’en témoignent tous nos romans

épiques. Mais les jours de la place centrale des États-Unis dans le monde

sont comptés et je crois que le roman britannique se porte fort bien,

puisqu’il inclut désormais la production indienne, australienne, etc.

Êtes-vous moins inquiet de la crise nucléaire/écologique que vous l’étiez il

y a dix ans ? Si c’est le cas, ces angoisses vous concernaient-elles

davantage, vous, personnellement, que la planète ?

Liam Knights, Winchester

 

La situation nucléaire a changé radicalement, de même que mes

inquiétudes à son sujet. Nous ne sommes plus à l’époque de l’équilibre de

la terreur ; nous sommes passés à celle de la prolifération nucléaire

incontrôlée. C’est encore le foutoir, mais l’espèce a fait un grand pas dans

l’évolution et, avec bec et ongles, s’est écartée de la ligne de feu la plus

évidente : un échange nucléaire susceptible de balayer tout l’arsenal.

L’écologie sera bientôt une obsession universelle : il n’y a qu’à attendre.

De façon plus générale, il est naturel qu’aujourd’hui, nous nous identifions

à la planète, puisqu’elle semble vieillir à la même allure que nous. L’idée

que la planète vieillit ne serait pas venue à l’esprit d’un humain du

xviiie siècle, pas plus qu’elle ne viendrait au chien qui dort à nos pieds.

 

Vous inquiétez-vous parfois de devenir votre père, Kingsley ?

Jonathan Connolly, Bristol

 

Cette question ne peut que me paraître comique et plutôt sinistre. Si le

Kingsley auquel vous pensez est le Kingsley des dernières années, alors je

pourrais, bien sûr, me passer de la métamorphose physique, du moins pour

l’instant. Mais sans doute voulez-vous dire : est-ce que je suis inquiet

d’hériter de son évolution politique, inquiet de me réveiller un matin dans la

peau du réactionnaire furibond qu’il jouait parfois à être, morose mais

toujours avec malice ? Non. Nos parcours politiques sont antithétiques. J’ai

toujours été insipidement centre gauche. Lors de nos échanges les plus

violents (sur les armes nucléaires, entre autres), je contre-attaquais en disant

que c’était lui, pas moi, la créature politiquement soupe-au-lait (mon père

fut un communiste pratiquant de la fin des années 1930 à 1956). Mais

depuis d’autres points de vue, cela ne me dérangerait pas de devenir

Kingsley. J’aimerais maintenir aussi longtemps que lui une relation

affectueuse avec tous mes enfants. Et cela ne me gênerait pas d’écrire à

soixante-quatre ans un roman de la qualité de Vieux Diables.

J’ai vu Cyclone à la Jamaïque2 et j’ai pensé que vous mouriez de façon

touchante. Pourquoi votre carrière d’acteur s’est-elle arrêtée si vite ?

Chloe Sinclair, Norwich

 

Ma carrière d’acteur n’était pas une carrière, c’était une étincelle et un

pur hasard. Je manquais, spectaculairement, de talent. On a dû tourner ma

scène finale dix ou douze fois, parce que, chaque fois, je m’écroulais (une

chute de moins d’un mètre, sur un matelas) avec un grand sourire.

 

Pourquoi avez-vous toujours roulé vos cigarettes ? C’est bordélique et

compliqué, elles s’éteignent toujours, elles grattent la gorge, et elles

doivent vous rendre fou quand vous écrivez.

Claire George, Gloucestershire

 

Les cigarettes, ce n’est pas un simple hasard. J’ai essayé toutes les autres

formes de clopes sur la planète (j’ai eu de longues cohabitations avec

Marlboro et Disque Bleu) avant de me fixer sur Golden Virginia et Rizla

Vert. C’est tout bonnement la meilleure cibiche disponible. Sans compter

que, lors de longs voyages en avion, pendant les films épiques, etc., on peut

se fourrer le nez dans la poche et renifler un peu de l’arôme de la nicotine :

cela contient l’envie et a l’air terriblement et incroyablement nuisible à la

santé.

 

Il y a quelque temps, un site Web consacré à votre œuvre

(http://martinamis.albion.edu) a organisé un sondage pour savoir quel était

votre meilleur roman. Money, Money (1984) l’a emporté aisément.

Acceptez-vous ce verdict ou, du moins, en comprenez-vous les raisons ? Ou

ressentez-vous une envie innée de le refuser, puisque cela impliquerait que

vous n’avez rien écrit de mieux en dix-sept ans ?

Stephen Pepper, Kingston-upon-Thames

 

Dans Money, Money, je me suis totalement libéré de la forme et me suis

entièrement fié à la voix, ce qui a libéré une grande énergie. Je suis heureux

que ce pari ait été payant, mais je n’ai pas ressenti le besoin de le répéter.

S’il revient, je céderai à nouveau. Quoi qu’il en soit, cela ne rime pas à

grand-chose de dire que Money, Money est meilleur que, disons, La Flèche

du temps. Money, Money est plus divertissant, voilà tout. De toute façon, je regarde de moins en moins en arrière. Même vérifier les épreuves d’un livre

tout juste terminé m’est une corvée dont je trouve qu’elle me détourne de

l’urgence du moment. Je pense déjà au prochain, au suivant et au suivant

encore.

 

Est-ce que l’écriture de romans est régie par la loi des rendements

décroissants ou ressentez-vous encore la même poussée d’adrénaline que

avez dû ressentir en écrivant Réussir, Money, Money, etc. ?

Tom De Castella, Brixton, Londres

 

Eh bien, je n’éprouve plus la même poussée d’adrénaline. Sur la page,

j’imagine qu’on peut s’attendre à ce que l’énergie musicale aille

diminuendo. Présentons les choses de la manière suivante… Il y a dix ans,

quand j’écrivais, je me disais : « J’ai trop à faire pour avoir le temps de

chier. » Maintenant, je me dis : « J’ai trop à faire pour avoir le temps de

pisser. » Et quand je dis « Trop à faire », ce n’est pas que j’aie une

avalanche de rendez-vous : je suis seul dans mon bureau toute la journée.

« Trop à faire » signifie : fasciné au point d’être incapable de faire quoi que

ce soit d’autre.

 

Lequel de vos livres, pensez-vous, sera le plus estimé dans cent ans ?

Linda Grayburn, par courriel

 

Nos livres sont comme nos enfants : on essaie de ne pas avoir de préféré.

Quand on lui demandait quel était son roman préféré, Anthony Burgess

répondait toujours : « Le prochain. »

 

Pensez-vous avoir jamais réussi un personnage féminin ? L’héroïne de

Train de nuit compte-t-elle ?

Linda Grayburn, par courriel

 

D’autres gens est écrit entièrement du point de vue de l’héroïne, tout

comme environ 200 pages de London Fields. L’héroïne de Train de nuit,

Mike Hoolihan, est butch en diable, mais elle « compte », aucun doute là-

dessus. Elle est ma seule héroïne à la première personne, et passer du

« elle » au « je » est comme un lent zoom à l’intérieur de soi-même. Qui

paraissait néanmoins totalement naturel.

Dites-nous ce que vous préférez, Martin : Coke ou Pepsi ? Frites ondulées

Regular ou Ruffles ? Tom Jones ou Engelbert Humperdinck ? Oreo ou

Hydrox ? Tolstoï ou Dostoïevski ? Sean Connery ou Roger Moore ?

Budweiser, Miller ou Coors ? Levi’s, Wrangler ou Levi’s ? Cheez-Its or

Cheese Nips ? Hemingway ou Fitzgerald ? Ford ou Chevrolet ? Beatles ou

Rolling Stones ? Domino’s ou Pizza Hut ? John Gielgud ou Ralph

Richardson ? New York ou L.A. ? Twinkies ou Ding Dongs ? Kingsley Amis

ou Martin Amis ?

Gooch McCracken, par courriel

 

Coke. Sans opinion. Tom Jones. Oreo. Tolstoï. Sean Connery (vous

plaisantez, non ?). Aucune des précitées : Corona ou Becks. Levi’s (réponse

donnée du bout des lèvres). Sans opinion. Fitzgerald. Chevrolet. Les deux.

Pizza Hut (et Pizza Express). New York. Sans opinion. Sans opinion

déclarée.

 

Qu’est-ce qui déclenche chez vous l’envie d’écrire ?

Nick Flach, par courriel

 

L’inspiration d’un roman donné peut venir d’une simple phrase, d’une

image, d’une situation. Mais les romanciers ne sont pas des poètes. Ce sont

des affûteurs. Ce qui me pousse à m’enfermer dans mon bureau, c’est une

sensation à l’arrière de la gorge, comme l’envie de ma première cigarette de

la journée. Écrire est une activité bien plus physique qu’on ne le croit

généralement. La moitié du temps, on a l’impression d’obéir bêtement, tout

à fait impuissant, à son corps.

 

Quand on parle de ses émotions – quand vous parlez de la mort de votre

père et de Lucy Partington [la cousine d’Amis, assassinée par Fred West] –,

est-il très difficile de ne pas mentir ?

Laura Cartwright, Cambridge

 

Dans Expérience [un volume de mémoires publié en 2000], mon

intention était de montrer mon entourage sous l’éclairage le plus généreux.

Dans mon livre, il n’y a pas de mensonges, même s’il y a des trous de

mémoire, des confusions chronologiques, etc., dont certains me surprirent, m’interloquèrent plutôt, mais rien de consternant, vraiment. Je crois que

c’est l’intégrité du souvenir qui importe. En écrivant des mémoires, on

découvre combien on est perturbé – combien de ressentiment, de rancunes

on a en soi. « La naissance d’un écrivain dans une famille, a déclaré Philip

Roth, signe la fin de ladite famille. » Ça n’a pas été la fin de la mienne,

parce que je n’avais pas de comptes familiaux à régler.

 

Quelle est la question qu’on ne vous a jamais posée ? Et la réponse ?

Janet Spence, par courriel

 

Il y a des millions de questions qu’on ne m’a jamais posées. Elles

n’incluent pas la suivante : « Vous imposez-vous un temps d’écriture tous

les jours ou écrivez-vous seulement quand l’envie vous en prend ? »

Réponse : les deux. La question, liée à celle-ci, qu’on ne m’a jamais posée

est la suivante : « Quand vous écrivez, appuyez-vous fort sur le papier ? »

Sans doute ma réponse imaginaire serait-elle : « assez », « plutôt » ou

« modérément ».

 

The Independent, 2001

 

Notes

1. Ici, « vous » renvoyait aux lecteurs de l’Independent (en 2001). Les questions et réponses étaient écrites, pas parlées – d’où

leur inclusion ici. En ce qui concerne la différence vitale entre parlé et écrit, veuillez vous reporter au premier paragraphe du texte sur Christopher Hitchens (p. 387).

2. Film dans lequel Amis apparaît à l’âge de treize ans. (N.d.T.)

 

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