La Friction du temps
Plus personnel – 1
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À vous de poser les questions – 1 1
Comment se porte John Self (de Money, Money) en 2001 ? Et Keith Talent
(London Fields) ?
Chris O’Hare, Belfast
John travaille encore dans la publicité. Il n’envisage plus une carrière à
Hollywood. Il a troqué sa Fiasco pour une Culprit d’occasion. Il a encore
pris du poids, et ses petites amies ne rajeunissent pas. Mais il m’arrive de
penser qu’il lit un peu plus qu’avant.
Keith part tous les hivers : en prison. Pendant les mois plus tempérés, il
vit plus ou moins à la dure tout en haut de Ladbroke Grove. Il ne voit
jamais sa femme et sa fille (qui se portent bien). Il espère encore parvenir à
s’illustrer chez les professionnels du tir de fléchettes, quoique moins
ardemment, puisqu’il est persuadé que le toilettage du sport a détruit ses
liens historiques avec les pubs.
Mais je ne me pose jamais cette question. Curieusement, dès l’instant où
vous tapez le point final, vos personnages gagnent ou recouvrent leur libre
arbitre. À la fin de Train de nuit, j’ai voulu donner l’impression que le
suicide de la narratrice-héroïne était inévitable et imminent. Mais, de temps
à autre, je pense qu’elle a passé le cap et a survécu.
Dans la mémoire et la pensée, vos personnages secondaires ont tendance
à être statiques, mais les personnages principaux continuent d’avoir leur
monde à eux (pas souvent visité) où ils s’acharnent et vieillissent.
Avez-vous lu Sourires de loup de Zadie Smith et Une œuvre déchirante d’un
génie renversant, de Dave Eggers ? Sinon, pourquoi ?
Katie Bowden, par courriel
J’ai lu Zadie Smith avec, constamment, un sourire d’admiration aux
lèvres. Je n’ai pas lu le roman de Dave Eggers, mais j’ai lu le titre, et ça m’a
pris un bon moment. Le livre de Nabokov que nous connaissons sous le
titre Invitation au supplice fut un temps appelé Invitation à une exécution,
mais il va de soi qu’on a préféré éviter la répétition du suffixe. Dans Une
œuvre déchirante d’un génie renversant, on a deux articles indéfinis. Hormis quoi, je suis honteux de devoir avouer que mon immersion dans
Eggers est restée à la surface de son titre. Un jour, nous avons participé à la
même manifestation. Je l’ai trouvé très sympathique et il parle bien.
Vous vous êtes élevé contre la brutalité des journalistes mais, dans votre
jeunesse, vous n’hésitiez pas à éreinter les écrivains de la génération
antérieure. Le regrettez-vous aujourd’hui ?
Joseph Dartford, Hertfordshire
Insulter les gens sur le papier est un vice de la jeunesse et une corruption
mineure du pouvoir. On devrait s’arrêter quand on vieillit, sans quoi on a
l’air d’un mouton déguisé en agneau. Insulter les gens quand on a atteint
l’âge mûr n’est pas digne, et paraît de plus en plus insensé au fur et à
mesure qu’on approche du crépuscule. Je pense spontanément à Tom
Paulin, qui, de plus en plus agité et instable, continue de passer son temps à
insulter tout le monde. Je crois que dans ma jeunesse, j’ai en effet écrit deux
ou trois critiques capables de flinguer une carrière. Oui, je le regrette.
Pensez-vous être vraiment devenu un « Homme nouveau », tel que vous
vous décrivez dans votre dernier ouvrage, Guerre au cliché ?
Jazz Kilburn-Toppin, par courriel
J’ai dit que l’« Homme nouveau » (une figure idéalisée des années 70)
courait le danger de devenir un vieillard prématuré, à cause de toutes les
tâches domestiques qui lui sont dévolues. J’ai participé (et participe encore)
à l’éducation de quatre enfants. J’ai fait ça sans devenir un Homme
nouveau, mais pas sans devenir un vieil homme.
Pourquoi les grands romans modernes américains sont-ils supérieurs à
leurs équivalents britanniques ?
Peter Miley, Plymouth
Peut-être parce que l’Amérique est le centre du monde – tout comme
l’Angleterre l’était au xixe siècle, ainsi qu’en témoignent tous nos romans
épiques. Mais les jours de la place centrale des États-Unis dans le monde
sont comptés et je crois que le roman britannique se porte fort bien,
puisqu’il inclut désormais la production indienne, australienne, etc.
Êtes-vous moins inquiet de la crise nucléaire/écologique que vous l’étiez il
y a dix ans ? Si c’est le cas, ces angoisses vous concernaient-elles
davantage, vous, personnellement, que la planète ?
Liam Knights, Winchester
La situation nucléaire a changé radicalement, de même que mes
inquiétudes à son sujet. Nous ne sommes plus à l’époque de l’équilibre de
la terreur ; nous sommes passés à celle de la prolifération nucléaire
incontrôlée. C’est encore le foutoir, mais l’espèce a fait un grand pas dans
l’évolution et, avec bec et ongles, s’est écartée de la ligne de feu la plus
évidente : un échange nucléaire susceptible de balayer tout l’arsenal.
L’écologie sera bientôt une obsession universelle : il n’y a qu’à attendre.
De façon plus générale, il est naturel qu’aujourd’hui, nous nous identifions
à la planète, puisqu’elle semble vieillir à la même allure que nous. L’idée
que la planète vieillit ne serait pas venue à l’esprit d’un humain du
xviiie siècle, pas plus qu’elle ne viendrait au chien qui dort à nos pieds.
Vous inquiétez-vous parfois de devenir votre père, Kingsley ?
Jonathan Connolly, Bristol
Cette question ne peut que me paraître comique et plutôt sinistre. Si le
Kingsley auquel vous pensez est le Kingsley des dernières années, alors je
pourrais, bien sûr, me passer de la métamorphose physique, du moins pour
l’instant. Mais sans doute voulez-vous dire : est-ce que je suis inquiet
d’hériter de son évolution politique, inquiet de me réveiller un matin dans la
peau du réactionnaire furibond qu’il jouait parfois à être, morose mais
toujours avec malice ? Non. Nos parcours politiques sont antithétiques. J’ai
toujours été insipidement centre gauche. Lors de nos échanges les plus
violents (sur les armes nucléaires, entre autres), je contre-attaquais en disant
que c’était lui, pas moi, la créature politiquement soupe-au-lait (mon père
fut un communiste pratiquant de la fin des années 1930 à 1956). Mais
depuis d’autres points de vue, cela ne me dérangerait pas de devenir
Kingsley. J’aimerais maintenir aussi longtemps que lui une relation
affectueuse avec tous mes enfants. Et cela ne me gênerait pas d’écrire à
soixante-quatre ans un roman de la qualité de Vieux Diables.
J’ai vu Cyclone à la Jamaïque2 et j’ai pensé que vous mouriez de façon
touchante. Pourquoi votre carrière d’acteur s’est-elle arrêtée si vite ?
Chloe Sinclair, Norwich
Ma carrière d’acteur n’était pas une carrière, c’était une étincelle et un
pur hasard. Je manquais, spectaculairement, de talent. On a dû tourner ma
scène finale dix ou douze fois, parce que, chaque fois, je m’écroulais (une
chute de moins d’un mètre, sur un matelas) avec un grand sourire.
Pourquoi avez-vous toujours roulé vos cigarettes ? C’est bordélique et
compliqué, elles s’éteignent toujours, elles grattent la gorge, et elles
doivent vous rendre fou quand vous écrivez.
Claire George, Gloucestershire
Les cigarettes, ce n’est pas un simple hasard. J’ai essayé toutes les autres
formes de clopes sur la planète (j’ai eu de longues cohabitations avec
Marlboro et Disque Bleu) avant de me fixer sur Golden Virginia et Rizla
Vert. C’est tout bonnement la meilleure cibiche disponible. Sans compter
que, lors de longs voyages en avion, pendant les films épiques, etc., on peut
se fourrer le nez dans la poche et renifler un peu de l’arôme de la nicotine :
cela contient l’envie et a l’air terriblement et incroyablement nuisible à la
santé.
Il y a quelque temps, un site Web consacré à votre œuvre
(http://martinamis.albion.edu) a organisé un sondage pour savoir quel était
votre meilleur roman. Money, Money (1984) l’a emporté aisément.
Acceptez-vous ce verdict ou, du moins, en comprenez-vous les raisons ? Ou
ressentez-vous une envie innée de le refuser, puisque cela impliquerait que
vous n’avez rien écrit de mieux en dix-sept ans ?
Stephen Pepper, Kingston-upon-Thames
Dans Money, Money, je me suis totalement libéré de la forme et me suis
entièrement fié à la voix, ce qui a libéré une grande énergie. Je suis heureux
que ce pari ait été payant, mais je n’ai pas ressenti le besoin de le répéter.
S’il revient, je céderai à nouveau. Quoi qu’il en soit, cela ne rime pas à
grand-chose de dire que Money, Money est meilleur que, disons, La Flèche
du temps. Money, Money est plus divertissant, voilà tout. De toute façon, je regarde de moins en moins en arrière. Même vérifier les épreuves d’un livre
tout juste terminé m’est une corvée dont je trouve qu’elle me détourne de
l’urgence du moment. Je pense déjà au prochain, au suivant et au suivant
encore.
Est-ce que l’écriture de romans est régie par la loi des rendements
décroissants ou ressentez-vous encore la même poussée d’adrénaline que
avez dû ressentir en écrivant Réussir, Money, Money, etc. ?
Tom De Castella, Brixton, Londres
Eh bien, je n’éprouve plus la même poussée d’adrénaline. Sur la page,
j’imagine qu’on peut s’attendre à ce que l’énergie musicale aille
diminuendo. Présentons les choses de la manière suivante… Il y a dix ans,
quand j’écrivais, je me disais : « J’ai trop à faire pour avoir le temps de
chier. » Maintenant, je me dis : « J’ai trop à faire pour avoir le temps de
pisser. » Et quand je dis « Trop à faire », ce n’est pas que j’aie une
avalanche de rendez-vous : je suis seul dans mon bureau toute la journée.
« Trop à faire » signifie : fasciné au point d’être incapable de faire quoi que
ce soit d’autre.
Lequel de vos livres, pensez-vous, sera le plus estimé dans cent ans ?
Linda Grayburn, par courriel
Nos livres sont comme nos enfants : on essaie de ne pas avoir de préféré.
Quand on lui demandait quel était son roman préféré, Anthony Burgess
répondait toujours : « Le prochain. »
Pensez-vous avoir jamais réussi un personnage féminin ? L’héroïne de
Train de nuit compte-t-elle ?
Linda Grayburn, par courriel
D’autres gens est écrit entièrement du point de vue de l’héroïne, tout
comme environ 200 pages de London Fields. L’héroïne de Train de nuit,
Mike Hoolihan, est butch en diable, mais elle « compte », aucun doute là-
dessus. Elle est ma seule héroïne à la première personne, et passer du
« elle » au « je » est comme un lent zoom à l’intérieur de soi-même. Qui
paraissait néanmoins totalement naturel.
Dites-nous ce que vous préférez, Martin : Coke ou Pepsi ? Frites ondulées
Regular ou Ruffles ? Tom Jones ou Engelbert Humperdinck ? Oreo ou
Hydrox ? Tolstoï ou Dostoïevski ? Sean Connery ou Roger Moore ?
Budweiser, Miller ou Coors ? Levi’s, Wrangler ou Levi’s ? Cheez-Its or
Cheese Nips ? Hemingway ou Fitzgerald ? Ford ou Chevrolet ? Beatles ou
Rolling Stones ? Domino’s ou Pizza Hut ? John Gielgud ou Ralph
Richardson ? New York ou L.A. ? Twinkies ou Ding Dongs ? Kingsley Amis
ou Martin Amis ?
Gooch McCracken, par courriel
Coke. Sans opinion. Tom Jones. Oreo. Tolstoï. Sean Connery (vous
plaisantez, non ?). Aucune des précitées : Corona ou Becks. Levi’s (réponse
donnée du bout des lèvres). Sans opinion. Fitzgerald. Chevrolet. Les deux.
Pizza Hut (et Pizza Express). New York. Sans opinion. Sans opinion
déclarée.
Qu’est-ce qui déclenche chez vous l’envie d’écrire ?
Nick Flach, par courriel
L’inspiration d’un roman donné peut venir d’une simple phrase, d’une
image, d’une situation. Mais les romanciers ne sont pas des poètes. Ce sont
des affûteurs. Ce qui me pousse à m’enfermer dans mon bureau, c’est une
sensation à l’arrière de la gorge, comme l’envie de ma première cigarette de
la journée. Écrire est une activité bien plus physique qu’on ne le croit
généralement. La moitié du temps, on a l’impression d’obéir bêtement, tout
à fait impuissant, à son corps.
Quand on parle de ses émotions – quand vous parlez de la mort de votre
père et de Lucy Partington [la cousine d’Amis, assassinée par Fred West] –,
est-il très difficile de ne pas mentir ?
Laura Cartwright, Cambridge
Dans Expérience [un volume de mémoires publié en 2000], mon
intention était de montrer mon entourage sous l’éclairage le plus généreux.
Dans mon livre, il n’y a pas de mensonges, même s’il y a des trous de
mémoire, des confusions chronologiques, etc., dont certains me surprirent, m’interloquèrent plutôt, mais rien de consternant, vraiment. Je crois que
c’est l’intégrité du souvenir qui importe. En écrivant des mémoires, on
découvre combien on est perturbé – combien de ressentiment, de rancunes
on a en soi. « La naissance d’un écrivain dans une famille, a déclaré Philip
Roth, signe la fin de ladite famille. » Ça n’a pas été la fin de la mienne,
parce que je n’avais pas de comptes familiaux à régler.
Quelle est la question qu’on ne vous a jamais posée ? Et la réponse ?
Janet Spence, par courriel
Il y a des millions de questions qu’on ne m’a jamais posées. Elles
n’incluent pas la suivante : « Vous imposez-vous un temps d’écriture tous
les jours ou écrivez-vous seulement quand l’envie vous en prend ? »
Réponse : les deux. La question, liée à celle-ci, qu’on ne m’a jamais posée
est la suivante : « Quand vous écrivez, appuyez-vous fort sur le papier ? »
Sans doute ma réponse imaginaire serait-elle : « assez », « plutôt » ou
« modérément ».
The Independent, 2001
Notes
1. Ici, « vous » renvoyait aux lecteurs de l’Independent (en 2001). Les questions et réponses étaient écrites, pas parlées – d’où
leur inclusion ici. En ce qui concerne la différence vitale entre parlé et écrit, veuillez vous reporter au premier paragraphe du texte sur Christopher Hitchens (p. 387).
2. Film dans lequel Amis apparaît à l’âge de treize ans. (N.d.T.)
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