La Friction du temps
Les sports
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Trois coups de raquette
1 . Les personnalités du court
Le mot « personnalité » et son pluriel me posent problème – ils me
gênent –, notamment dans des formules telles que « de nos jours, le tennis
manque de personnalités » ou « le tennis a besoin d’une nouvelle star qui
soit une vraie personnalité ». Cela dit, si, à l’avenir, on me permet d’utiliser
ce terme entre guillemets et de l’employer comme exact synonyme d’une
expression composée de trois syllabes, de neuf lettres, commençant par un t
(et comprenant, dans cet ordre, les lettres intermédiaires suivantes : r, o, u,
espace, d, u, encore une espace, un c, un u et un l, alors, dans ce cas,
personnalité et moi allons bien nous entendre.
Comment se fait-il que ce soient toujours les « personnalités » d’hier qui
se plaignent de l’absence supposée de nouvelles « personnalités »
aujourd’hui ? Parce que seule une « personnalité » serait capable de
reconnaître une autre « personnalité » ? Non. Parce que seule une
« personnalité » est capable d’aimer une autre « personnalité ».
Ilie Nastase avait une sacrée « personnalité » – il était sans doute la
« personnalité » la plus percutante dont l’histoire du tennis puisse se vanter.
Tout en reconnaissant que c’était une « personnalité inoubliable », Arthur
Ashe confie dans ses mémoires, Jours de grâce, que Nastase, un jour, l’a
traité droit dans les yeux de « negroni » et, une autre fois, de « nègre » dans
son dos. Ilie, bien sûr, jouissait d’une réputation de « clown » et
d’« amuseur public » – bref, il était d’un insupportable narcissisme. Il y a
quelques mois, ses incessantes pitreries lui ont valu d’être suspendu de son
poste de capitaine de l’équipe de Roumanie pour la Coupe Davis (pour
« obscénités audibles » et « insultes et intimidations répétées »). Ilie a
quarante-sept ans. Les « personnalités » grand teint se rient des ans. Leur
« personnalité » ne fait qu’amplifier au fil des ans.
Autre « personnalité » plus grande que nature : Jimmy Connors.
Imaginez la haine purulente, impuissante, qu’il dut inspirer à ses
adversaires pendant les grands matches de l’US Open. Ne voilà-t-il pas
qu’il organise (quelle « personnalité » !) des séances de sexe de groupe avec
le Grandstand Court. Pour le suave Suédois ou Suisse face à lui, c’est radical : il commet une double faute et New York exulte. Jimmy était une
« personnalité » si entière qu’il réussit même à se faire traîner en justice par
le président de son fan-club. Rappelez-vous comment, si on le tançait,
glissant sa raquette entre ses cuisses, manche en saillie, il faisait mine de se
masturber ? Ça, c’était une « personnalité », non ?
Il y a une vingtaine d’années, j’ai croisé Connors et Nastase lors d’une
conférence de presse cauchemardesque à Londres, dans un hôtel renommé
de Park Lane. Quelqu’un demanda à ces deux « personnalités » bronzées et
en tenue Seersucker à quoi elles avaient occupé leur temps dans la capitale
britannique. « On s’est montés dessus », répondit Nastase en se jetant dans
les bras de Connors. Cet incident m’est revenu à la mémoire quand,
l’automne dernier, j’ai vu le compte rendu d’une tournée éclair entreprise
par John McEnroe et Andre Agassi. Interrogé sur leur relation, ce dernier
répondit : « Entre nous, c’est purement sexuel. » Les plaisanteries de ce
type naissent-elles inévitablement de la confrontation de deux
égocentrismes et d’une admiration réciproque ? Ou sont-elles indissociables
d’une relation rituelle entre deux « personnalités » de même niveau ?
Un jour, montant dangereusement le son de ma télévision, j’entendis
McEnroe dire tout bas à un juge de ligne (il ne s’agissait pas d’un match de
Grand Chelem mais d’une de ces rencontres juteuses dont les Allemands
sont friands et dont le premier prix est, par exemple, un hélicoptère en or) :
« Sors ta putain de tête de ta putain de [“personnalité”]. » Arthur Ashe
raconte également qu’un jour, McEnroe a appelé boy un juge de ligne noir
d’une cinquantaine d’années. McEnroe étant à la retraite, il revient à Agassi
de reprendre la bannière des « personnalités » grand teint : Agassi, le feu
rouge de Las Vegas, le « maître Zen » (Barbra Streisand) qu’on a connu
cassant quarante raquettes par an. Bizarrement, je ne pense pas qu’il en ait
l’étoffe. Nastase, Connors, McEnroe et Agassi, dans cet ordre, sont des
« personnalités » de magnitude et d’énergie décroissantes. Au tréfonds de
lui-même, McEnroe était plus timide qu’agressif ; chez Agassi, plusieurs
signes révélateurs témoignent d’une certaine générosité, voire d’un certain
fair-play.
Les gens recherchent des « personnalités » : c’est l’époque qui veut ça.
Laver, Rosewall, Ashe : c’étaient des figures dynamiques et exemplaires ;
ils n’avaient pas besoin d’avoir de la « personnalité » parce qu’ils avaient
du caractère. De façon intéressante, il n’y a jamais eu de « personnalités » chez les femmes. Qu’est-ce que cela indique ? Qu’être une « personnalité »,