La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 33 sur 64

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La Friction du temps

Les sports

 

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Trois coups de raquette

 

1 . Les personnalités du court

 

Le mot « personnalité » et son pluriel me posent problème – ils me

gênent –, notamment dans des formules telles que « de nos jours, le tennis

manque de personnalités » ou « le tennis a besoin d’une nouvelle star qui

soit une vraie personnalité ». Cela dit, si, à l’avenir, on me permet d’utiliser

ce terme entre guillemets et de l’employer comme exact synonyme d’une

expression composée de trois syllabes, de neuf lettres, commençant par un t

(et comprenant, dans cet ordre, les lettres intermédiaires suivantes : r, o, u,

espace, d, u, encore une espace, un c, un u et un l, alors, dans ce cas,

personnalité et moi allons bien nous entendre.

Comment se fait-il que ce soient toujours les « personnalités » d’hier qui

se plaignent de l’absence supposée de nouvelles « personnalités »

aujourd’hui ? Parce que seule une « personnalité » serait capable de

reconnaître une autre « personnalité » ? Non. Parce que seule une

« personnalité » est capable d’aimer une autre « personnalité ».

Ilie Nastase avait une sacrée « personnalité » – il était sans doute la

« personnalité » la plus percutante dont l’histoire du tennis puisse se vanter.

Tout en reconnaissant que c’était une « personnalité inoubliable », Arthur

Ashe confie dans ses mémoires, Jours de grâce, que Nastase, un jour, l’a

traité droit dans les yeux de « negroni » et, une autre fois, de « nègre » dans

son dos. Ilie, bien sûr, jouissait d’une réputation de « clown » et

d’« amuseur public » – bref, il était d’un insupportable narcissisme. Il y a

quelques mois, ses incessantes pitreries lui ont valu d’être suspendu de son

poste de capitaine de l’équipe de Roumanie pour la Coupe Davis (pour

« obscénités audibles » et « insultes et intimidations répétées »). Ilie a

quarante-sept ans. Les « personnalités » grand teint se rient des ans. Leur

« personnalité » ne fait qu’amplifier au fil des ans.

Autre « personnalité » plus grande que nature : Jimmy Connors.

Imaginez la haine purulente, impuissante, qu’il dut inspirer à ses

adversaires pendant les grands matches de l’US Open. Ne voilà-t-il pas

qu’il organise (quelle « personnalité » !) des séances de sexe de groupe avec

le Grandstand Court. Pour le suave Suédois ou Suisse face à lui, c’est radical : il commet une double faute et New York exulte. Jimmy était une

« personnalité » si entière qu’il réussit même à se faire traîner en justice par

le président de son fan-club. Rappelez-vous comment, si on le tançait,

glissant sa raquette entre ses cuisses, manche en saillie, il faisait mine de se

masturber ? Ça, c’était une « personnalité », non ?

Il y a une vingtaine d’années, j’ai croisé Connors et Nastase lors d’une

conférence de presse cauchemardesque à Londres, dans un hôtel renommé

de Park Lane. Quelqu’un demanda à ces deux « personnalités » bronzées et

en tenue Seersucker à quoi elles avaient occupé leur temps dans la capitale

britannique. « On s’est montés dessus », répondit Nastase en se jetant dans

les bras de Connors. Cet incident m’est revenu à la mémoire quand,

l’automne dernier, j’ai vu le compte rendu d’une tournée éclair entreprise

par John McEnroe et Andre Agassi. Interrogé sur leur relation, ce dernier

répondit : « Entre nous, c’est purement sexuel. » Les plaisanteries de ce

type naissent-elles inévitablement de la confrontation de deux

égocentrismes et d’une admiration réciproque ? Ou sont-elles indissociables

d’une relation rituelle entre deux « personnalités » de même niveau ?

Un jour, montant dangereusement le son de ma télévision, j’entendis

McEnroe dire tout bas à un juge de ligne (il ne s’agissait pas d’un match de

Grand Chelem mais d’une de ces rencontres juteuses dont les Allemands

sont friands et dont le premier prix est, par exemple, un hélicoptère en or) :

« Sors ta putain de tête de ta putain de [“personnalité”]. » Arthur Ashe

raconte également qu’un jour, McEnroe a appelé boy un juge de ligne noir

d’une cinquantaine d’années. McEnroe étant à la retraite, il revient à Agassi

de reprendre la bannière des « personnalités » grand teint : Agassi, le feu

rouge de Las Vegas, le « maître Zen » (Barbra Streisand) qu’on a connu

cassant quarante raquettes par an. Bizarrement, je ne pense pas qu’il en ait

l’étoffe. Nastase, Connors, McEnroe et Agassi, dans cet ordre, sont des

« personnalités » de magnitude et d’énergie décroissantes. Au tréfonds de

lui-même, McEnroe était plus timide qu’agressif ; chez Agassi, plusieurs

signes révélateurs témoignent d’une certaine générosité, voire d’un certain

fair-play.

Les gens recherchent des « personnalités » : c’est l’époque qui veut ça.

Laver, Rosewall, Ashe : c’étaient des figures dynamiques et exemplaires ;

ils n’avaient pas besoin d’avoir de la « personnalité » parce qu’ils avaient

du caractère. De façon intéressante, il n’y a jamais eu de « personnalités » chez les femmes. Qu’est-ce que cela indique ? Qu’être une « personnalité »,