La Friction du temps
Politique – 2
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Le terrorisme est-il affaire de religion ?
L’Histoire s’accélère, de sorte qu’à chaque jour qui passe, l’horizon est
de plus en plus incertain. Un seul pressentiment est partagé par nos plus
grands penseurs : une sinistre variation sur l’idée de « convergence ». Pas la
convergence des nations et des politiques, par laquelle les régimes
autocratiques s’aligneraient peu à peu sur le courant dominant démocratique
et béatement mondialisé. Cette attente-là, reconnaissent désormais même
les néo-conservateurs, était un fantasme triomphaliste des années 90, un
étrange congé de ce que Philip Roth a appelé l’« implacable imprévu ».
La convergence que nous devons anticiper désormais est celle du
terrorisme international, de l’informatique et des armes de destruction
massive. Même des droites strictement parallèles, m’a-t-on appris, se
rejoignent et se coupent à l’infini. Or, tels les côtés de la flèche d’une église,
les courbes de l’informatique et des armes de destruction massive ont
visiblement tendance à se rejoindre. Leur convergence à venir est garantie
par la plus basique des forces du marché. Les coûts marginaux baisseront ;
la demande augmentera.
Même aujourd’hui, on n’a pas bien assimilé le fait que l’Amérique a déjà
été victime d’un déploiement terroriste des armes de destruction massive –
comme vient de nous le rappeler la mission suicide à Frederick, Maryland
(29 juillet 2008), d’un spécialiste des armes biologiques, un esprit perturbé,
Bruce E. Ivins. L’offensive a débuté le 18 septembre 2001. Son bilan en
litres de sang a été de cinq morts et dix-sept blessés graves. Son coût
financier a dépassé le milliard de dollars (alors que le coût pour le
responsable, en une lumineuse asymétrie, fut estimé à l’époque aux
environs de 2 500 dollars). Et il y a eu un troisième impact : le bilan en
terme d’anxiété. L’anthrax n’est pas contagieux, la peur, oui. L’échelle de
l’offensive était infime, or, pendant un temps, la terreur qu’elle a provoquée
a obscurci le ciel de la planète.
À la différence du poète, le romancier (voir le brillant sonnet d’Auden,
Le Romancier) prend pour acquis que ses réactions aux événements majeurs
(de la vie, de l’histoire) sont entièrement moyennes, médiocres,
inévitablement et invariablement humaines. Je suis certain que ma réaction
au 11-Septembre était des plus banales : une incrédulité plombée, amèrement minérale. Je divulgue ma réaction au 18-Septembre avec une
plus grande réserve : j’imite, en effet, le volumineux volatile d’Afrique
incapable de voler qui, face à une menace, choisit de s’enfouir la tête dans
le sable. Plutôt que de garder les yeux ouverts, j’ai accepté d’avaler une
bouchée de poussière.
Ci-suit le genre d’information à laquelle j’étais incapable de faire face (à
partir d’une reconstitution officielle) :
Un avion larguant 1 000 kg de spores d’anthrax. Par nuit calme et claire. Étendue couverte (en
km2) : 300. Nombre de morts pour une fourchette de 3 000-10 000 habitants au km2 : entre 1 et 3 millions.
Le contenu affectif du 18-Septembre était le suivant : abandonnez à
jamais l’idée de pouvoir protéger les êtres qui vous sont chers. Sidérante, de
même, la perception de l’amplification de la puissance de l’ennemi. Al
Qaïda enfla comme le plomb noir ; ils semblaient être partout, les
murmureurs, les messagers nocturnes d’Oussama. Le 18-Septembre fut très
bon marché, très effrayant et durablement insaisissable. Il suscita plus de
9 000 interrogatoires et 6 000 citations à comparaître devant le grand-jury
et l’affaire n’est pas encore close.
Les lettres piégées à l’anthrax contenaient deux notes de présentation
quasi identiques. La première :
09-11-01
voici ce qui va suivre
prenez de la pénacilline maintenant
mort à l’amérique
mort à israël
allah est grand
Après la résorption de la panique (l’« hystérie subclinique » qui a fait tant
de bruit), personne ne prit plus la note au sérieux et encore moins de façon
littérale. « Prenez de la pénicilline maintenant » : c’était un bon conseil
médical (l’anthrax est une bactérie, pas un virus), mais la coquille était
manifestement tactique : une fausse piste, un leurre. Le coupable n’était
sans doute pas un fanatique ; ce devait être un pisse-vinaigre en blouse de labo, un Unabomber (le génie devenu ermite terroriste), un Timothy
McVeigh diplômé. La suite l’a confirmé, semble-t-il.
Nous en sommes venus à la conclusion que le 18-Septembre n’était pas
affaire de religion (la mention « Allah est grand » était un leurre). Le 11-
Septembre l’était-il ? La controverse fait encore rage. George Bush et Tony
Blair, tous deux croyants, affirmèrent très vite que le 11-Septembre n’était
pas une affaire de religion (« religion », dans les circonstances, servant
d’euphémisme pour : islam). Puis se dégagea un concensus selon lequel le
11-Septembre était bel et bien une affaire de religion ou, du moins, n’était
pas pas une affaire de religion. Mais depuis environ un an, de toute
évidence, on a recommencé à dire que le 11-Septembre, le 11-Mars
(Madrid, 2004), le 7-Juillet (Londres, 2005) et tout le reste, ce n’était pas
une « affaire de religion ».
À ma connaissance, les deux observateurs les plus intéressants du
terrorisme international sont John Gray et Philip Bobbitt. Quoique très
différents, le professeur Gray (Straw Dogs, Al Qaeda and What It Means to
Be Modern, Black Mass) et le professeur Bobbitt (The Shield of Achilles et
le magistral Terror and Consent) ont en commun l’intelligence et le
panache littéraire. Bobbitt est un atlantiste interventionniste et musclé, alors
que Gray a le scepticisme et la lumineuse passivité d’un taoïste. Bobbitt est
croyant, Gray au moins philo-religieux (séculier, mais parfaitement
réconcilié avec l’idée de l’inexorabilité de la foi) ; néanmoins, aucun des
deux n’est un défenseur de la politesse relativiste. Or ils affirment,
respectivement, que « l’islam n’est pas la considération première du
terrorisme international » et que le cyberterrorisme n’entretient pas de
« liens étroits avec la religion ».
À leurs yeux, l’al-qaïdisme est un épiphénomène, un effet secondaire.
C’est le rejeton sombre de la globalisation mais, tout autant, il singe la
modernité : délégation, décentralisation, privatisation, externalisation et
connexion. D’après Bobbitt (plutôt plus dubitativement), non seulement Al
Qaïda reflète l’état du marché mais c’est ce que certains appellent un État-
marché (un « État-marché virtuel »). La globalisation a créé d’immenses
richesses et, en même temps, d’infinies vulnérabilités ; elle a créé un nouvel
espace, une nouvelle dimension. L’épiphénomène n’a donc pas trait à la
religion, avancent-ils ; mais à l’opportunisme et à la volonté de pouvoir.
Mais alors, vous demanderez-vous, quid de toutes ces histoires de jihad,
d’infidèles, d’Allahou Akbar, de Croisés, de médersas, de charia, de jurisprudence islamique, de takfirisme, de prophéties, de califat des purs et
de paradis des martyrs ? Pourquoi écrit-on des livres entiers avec des titres
tels que A Fury for God (Malise Ruthven) et The Age of Sacred Terror (Dan
Benjamin et Steven Simon) ? Il existe plusieurs raisons d’espérer que le
terrorisme international ne soit pas affaire de religion – dont la principale
est la très grande pénibilité, la quasi-impossibilité, à notre époque, de tenir
un quelconque discours qui implique des convictions doctrinales et (je vais
dire cela simplement) des généralisations moins que révérencieuses sur les
étrangers non blancs. L’al-qaïdisme pourrait évoluer vers quelque chose qui
ne soit pas affaire de religion, d’islam. Mais notre intelligence nous suggère
que, pour le moins, ce n’est pas encore une affaire non liée à la religion.
Qu’on me permette de consacrer un paragraphe au point de vue
britannique. Au Royaume-Uni, en 2007, on a pratiqué 203 arrestations pour
accusation de terrorisme, dont la quasi-totalité liée à l’islamisme radical. Il
n’est pas rare d’ouvrir un journal (The Independent) et d’apprendre
l’existence de trois attentats jihadistes ratés ou déjoués en un seul jour
(24 mai 2008). Le but principal de la Quilliam Foundation, établie
récemment, est de déradicaliser les jeunes musulmans britanniques ; et
d’analyser la motivation extraordinairement diluée des quatre hommes
responsables du 7-juillet. Expérience de conflits ou d’occupation
étrangère ? Non. Série d’exigences ou perspective de bénéfices ? Non.
Soutien à la communauté ? Non. Héroïsation familiale post mortem ? Au
contraire.
L’augmentation d’attentats-suicides visant directement des civils est
ahurissante et il l’est tout aussi d’entendre à quel point nous nous disons
blasés face au phénomène. De nombreux commentateurs aiment à nous
rappeler que cette tactique n’a a) rien de nouveau, b) rien de théologique ;
pour se lancer ensuite dans une comparaison désinvolte avec les Tigres
tamouls, les séparatistes sans foi ni loi du Sri Lanka qui se font exploser
depuis 1987. Dans un essai pertinent paru dans Making Sense of Suicide
Missions (sous la direction de Diego Gambetta, édition revue en 2006), on
lit ceci à propos des Tigres : « Il n’existe aucun exemple avéré de ciblage
direct de civils. » En outre, une base de données (citée dans le Times
Literary Supplement) indique que « plus de 80 % des attentats-suicides de
l’histoire se sont déroulés depuis 2001 ». Les attentats-suicides font l’objet
d’un culte. Gambetta souligne, et c’est troublant, qu’à la différence de
toutes les autres, cette arme est réapprovisionnable à l’envi. Le poseur de bombe sacrifie un martyr mais en crée quantité d’autres ; et « nous savons
que le nombre de volontaires augmente considérablement immédiatement
après le ramadan […] ».
Nous pourrions nous apercevoir que la religion n’aura été qu’un simple
outil de mobilisation. Elle est destinée à la valetaille, pas aux cerveaux. Il
est possible que, plus tard, nous nous apercevions qu’elle aura : construit
l’escalier dialectique menant à la mort, à une destruction aveugle ; imposé
l’idée, par exemple, que la démocratie (fondamentalement impure)
implique la responsabilité du moindre citoyen dans la politique de sa
nation ; ou promu le concept (et ci-devant hérésie) du takfirisme, selon
lequel le jihadiste s’absout à l’avance de tuer des coreligionnaires. Il est
intéressant de voir en ce moment Ayman al-Zawahiri se contorsionner dans
le cadre d’un débat théologique avec le vénérable homme de dieu Sayyid
Imam al-Sharif, tandis qu’Al Qaïda doit défendre sa légitimité religieuse.
Oussama Ben Laden se retrouve fréquemment empêtré dans le même genre
de débat. Jusqu’à Abu Musab al-Zarqawi, le récidiviste jordanien fièrement
connu sous le sobriquet de « cheik des abatteurs », qui ne soit constamment
en quête de lest doctrinal. Tous ces cerveaux sont-ils persuadés que la
terreur n’est pas une « affaire de religion » ?
Nous pouvons nous attendre à ce que les motivations du terrorisme
international se diluent de plus en plus, reflétant les changements de la
personnalité de l’homme contemporain. John Gray a identifié une veine de
ce qu’il appelle de manière éloquente : le terrorisme anomique. Les
carnages seraient inspirés par l’aliénation, le désespoir autodiffusionnel
évident dans les attaques à l’arme blanche dans les villes japonaises, dans
les massacres sur les campus américains – ou les menaces du docteur Ivins
pendant les semaines précédant sa mort. L’historien Eric Hobsbawm
attribue l’effondrement pandémique de l’inhibition morale au durcissement
général, à la désensibilisation face à la violence favorisée par les médias de
masse (et, cela va de soi, par Internet). D’où découlent plusieurs autres
points.
La thèse de Bobbitt (que Gray, au fait, tend à balayer d’un revers de la
main), c’est que les conflits actuels sont liés à notre temps, liés à une
évolution de la teneur des politiques de l’Occident. Tandis que l’État-
providence évolue vers l’État-marché, il abandonne une grande part de ses
responsabilités envers les citoyens, pour se concentrer sur les chances à
offrir à l’individu. Cela a, je crois, des conséquences tangibles sur le moi, qui est soumis à une pression plus forte. Dans La Planète de M. Sammler,
paru à la fin de la grande envolée d’excentricité narcissique que furent les
années 60, Saul Bellow fait dire à son héros vieillissant (avec une délicieuse
retenue) que l’individualisme de masse est relativement neuf et, peut-être,
« n’a pas été une grande réussite ».
L’Agent secret (1907) de Conrad, avec son génial aréopage d’anarchistes
moralisateurs, est effroyablement annonciateur. On y apprend, entre autres,
que le simple fait de construire un bâtiment crée une nouvelle vulnérabilité ;
un révolutionnaire observe que le pouvoir de la vie est bien, bien plus faible
que celui de la mort. Dans sa lecture de la psyché terroriste, Conrad insiste
constamment sur la prégnance de la vanité et de la paresse : la recherche
d’une distinction maximum pour un minimum d’effort. En d’autres mots, le
besoin de faire impression est irrésistible, or on fait beaucoup plus
facilement une impression négative qu’une impression positive. À notre
époque, cela se traduit par une soif incontrôlable de célébrité. Sans doute
personne en dessous de trente ans ne peut saisir le phénomène pleinement,
mais la célébrité est devenue une sorte de religion : l’opium ou, désormais,
la phéncyclidine de l’individualité de masse.
Certains avancent qu’il fallut à l’ayatollah Khomeini plusieurs
nauséeuses années de guerre avec l’Irak pour appréhender la viabilité
théologique de la fission de l’atome (les bases avaient déjà été jetées).
Oussama Ben Laden ne s’est jamais caché de son admiration pour les armes
de destruction massive : « Il revient à tout musulman de rassembler autant
de forces possibles pour terroriser les ennemis de Dieu » (dans une
déclaration intitulée « La bombe nucléaire de l’islam », 1998). Tous ces
outils sont maintenant en vente ; il est ô combien remarquable que la
première mère maquerelle de la mégamort du monde, le métallurgiste
A.Q. Khan, soit un « héros national » au Pakistan.
Il existe une autre bonne raison de vouloir que le terrorisme international
cesse d’être une « affaire de religion ». On peut imaginer différents
scénarios – extorsion, contrainte et rançon –, mais seul un cauchemar
eschatologique pourrait justifier la nuit calme et claire, et les trois millions
de morts. D’un autre côté, les acteurs feraient sans nul doute grosse
impression – à une échelle supragéohistorique.
Pour l’heure, le terrorisme international représente une apocalypse
malingre. Philip Bobbitt s’en amuse : depuis le 11-Septembre, « le nombre
total de personnes tuées dans le monde entier par des terroristes est équivalent au nombre de celles qui se sont noyées dans leur baignoire aux
États-Unis ». Mais, à n’importe quel moment, il – le terrorisme
international – pourrait passer de l’infime à tout. Après une frappe de
destruction massive à la provenance indétectable sur l’une de ses villes,
quel système politique s’y retrouverait-il ? Et tous les autres États-nations
seraient méconnaissables aussi, comme leurs relations entre eux.
The Wall Street Journal, 2008
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