La Friction du temps
Philip Roth se trouve - Roth délivré, de Claudia Roth Pierpont
Philip Roth se trouve
Roth délivré, de Claudia Roth Pierpont
À son comble dans les années 30 aux États-Unis, l’antisémitisme fut
encore exacerbé après le début de la Seconde Guerre mondiale. Pendant
toute cette période, les sondages montraient qu’un bon tiers du peuple
américain était prêt à soutenir des lois discriminatoires. Et ce n’était pas une
simple excroissance de la xénophobie générale favorisée par
l’isolationnisme. Toutes les synagogues de Washington Heights furent
vandalisées (certaines furent badigeonnées de croix gammées) ; en 1942 à
Boston, tabassages, dévastations, profanations étaient quasi quotidiens. Ce
funeste délire, qui réduisit l’immigration à un simple filet et coûta
d’innombrables vies humaines, atteignit son apogée en 1944. L’Holocauste
proprement dit débuta à l’été 1941 et s’étiola lentement, avec des spasmes,
au début de l’année 1945 – de sorte que l’échauffement des esprits
américains coïncida exactement avec lui.
Et les médias dans l’affaire ? Les nouvelles des massacres de masse des
Juifs commencèrent à paraître en mai/juin 1942 : un rapport fiable faisait
déjà état de 700 000 victimes. Les trois maigres colonnes d’un article
intitulé « Les assassinats en masse de Juifs en Pologne dépassent les
700 000 morts » étaient reléguées en bas de la page 12 du Boston Globe.
Certes, le New York Times commenta le rapport – « probablement le plus
important massacre de l’histoire » –, mais ne lui accorda qu’une colonne de
six centimètres. Une telle réticence n’est-elle pas légèrement surprenante,
compte tenu que l’historiographie des événements s’élève à plusieurs
dizaines de milliers de volumes ?
Philip Roth utilisa ce contexte souillé et dur dans Le Complot contre
l’Amérique (2004), son vingt-sixième livre ; mais l’antisémitisme et son
corollaire, l’anti-anti-sémitisme, dominèrent totalement la publication de
son premier, Goodbye, Columbus et Cinq nouvelles (1959). « Que fait-on
pour imposer le silence à cet homme ? s’enquit un rabbin. Les Juifs du
Moyen Âge auraient su que faire de lui. » D’aucuns trouvèrent que les
joyeux débuts de Roth « relayaient les idées […] qui ont abouti au meurtre
de six millions de Juifs à notre époque ». Il n’était pas seulement confronté à une paranoïa rationnelle ; il se retrouva aussi pris dans le flot d’angoisse,
mélange de compréhension et d’absorption, qui accompagna la progressive
prise de conscience de l’ampleur du traumatisme. Après une réunion
publique haineuse à l’université Yeshiva, à New York en 1962, Roth jura
solennellement (en mangeant un sandwich au pastrami) que jamais plus il
n’écrirait sur les Juifs.
C’était un vœu pieux. Roth, rappelons-nous, n’avait pas encore trente
ans ; et l’un des inconvénients à commencer à écrire jeune est qu’il faut
ensuite grandir en public. C’était un Américain fier de l’être, tout en étant
juif ; fort de son talent robustement sanguin, il aura compris tout de suite
que le roman requiert une liberté absolue : qu’en vérité, le roman, c’est la
liberté, et que la liberté est indivisible (d’où, plus tard, le soutien passionné
qu’il a apporté aux écrivains tchécoslovaques). Néanmoins, on pourrait dire
que, bon an mal an, il fallut à Roth une quinzaine d’années pour trouver sa
voix. La suite de sa carrière fut conventionnelle ; le début avait été
follement excentrique : un tâtonnement mystérieux et fascinant.
Dans sa très vive et fine monographie, Roth délivré, Claudia Roth
Pierpont (aucun lien de parenté) écrit que le vrai premier roman de Roth,
Laisser courir (1962), traite en réalité de l’impossibilité de laisser courir :
refus d’abandonner ses responsabilités, ses obligations, un sérieux de tout
instant, ras du cou, sourcilleux et – c’est important – refus d’abandonner
Henry James. Une foule de personnages est pluraliste ; mais les angoisses
ethniques demeurent. Que pouvait-il faire ensuite ? Eh bien, à ce moment-
là, Roth mit de côté un livre intitulé Jewboy et, après des « années de
galère » (cinq) sortit Quand elle était gentille, une saga impassible, cent
pour cent goy, sur fond de ville du Midwest collet monté et policée. C’est là
qu’il nous fournit le premier véritable aperçu du succube qui rongeait son
âme.
Je me rappelle avoir pensé à l’époque qu’il y avait quelque chose
d’extrême et de méchamment excessif chez l’héroïne, Lucy Nelson
(collante, dévorante, impitoyable) ; je me rappelle avoir pensé aussi qu’elle
faisait partie d’une histoire tue. C’est un portrait fouillé – d’une belle
vivacité dans un livre qui semble souvent manquer de souffle. Certains
critiques jugèrent que Quand elle était gentille aurait pu être écrit par une
femme, d’autres par un Blanc protestant grand teint (Sherwood Anderson,
par exemple). Or, à ce moment-là, ce que le public recherchait, c’était un
roman que seul Philip Roth aurait pu écrire.
Ce roman, c’était Portnoy et son complexe (1969) – une comédie
mordante, discordante, une bombe à retardement (explosive même
typographiquement, battant tous les records d’accumulation, pour la fiction
classique, de points d’exclamation, d’italiques et de lettres capitales en
gras). Les tensions et conflits de l’expérience juive-américaine sont réduits
à l’essentiel : les shiksas. La racine du mot yiddish signifie « chose
détestée » ; par une logique matrilinéaire, les gentils de sexe mâle sont des
prétendants tolérables pour les jeunes filles juives, mais pour les garçons
juifs shiksas signifie : a) descendance apostate et b) assimilation ; les
shiksas sont donc taboues. Oubliées, détestées et, pour cette raison même,
d’autant plus ardemment désirées. Roth s’attaqua au cœur du débat avec
une énergie incomparable ; un talent turbulent et désorienté avait enfin
trouvé le pitch parfait.
Mais les choses se corsent, mystérieusement. Les lecteurs supposèrent
que, avec Portnoy, Roth avait tout lâché. Or, il y avait autre chose, de
fondamental, à quoi il devait aussi renoncer. Ayant cessé de se soucier de la
chimère qu’on appelle le « bon goût » (creux consensus des bien
pensants*), Roth cessa de se soucier de la valeur littéraire. Il cessa de se
soucier de Henry James. Tricard Dixon et ses copains, écrit en « seulement
trois mois », est une satire sévère et pas drôle de l’équipe Nixon ; Le Sein,
écrit en « quelques semaines », transforme son héros en une glande
mammaire géante (un pitch anormalement peu prometteur) ; et Le Grand
Roman américain, 382 pages sur le base-ball, est un exercice d’amateur en
facétie virtuose. C’était, pourrait-on dire, remarquablement osé : en
succession serrée, 1971, 1972, 1973, Roth – manifestement un génie – sortit
trois navets.
L’aura éclatante de Lucy Nelson, le hiatus de cinq ans, la sensation d’une
blessure non aérée, le fou caquètement de Portnoy, la rébellion contre la
littérature grand teint et le recours à la frivolité : les réponses commencèrent
à arriver avec Ma vie d’homme (1974). Roth y narre son « effroyable »
premier mariage et ses séquelles ; la relation débutée en 1956 ne s’était
achevée, par mort accidentelle, qu’en 1968. On lit ce roman entre les doigts
de la main qu’on ne cesse de porter à la figure. Le mystère au cœur de tout
cela, c’est que, de toute évidence, Roth s’était accommodé de son
enfermement ; et l’explication, comme l’exprime Peter Tarnopol, son porte-parole dans Ma vie, c’est que « la littérature m’a fourré là-dedans ». L’attrait
de la difficulté, de la complexité, voire de l’angoisse est réel chez un jeune
rat de bibliothèque ; de nombreux écrivains recherchent les complications
les plus invraisemblables ; ils font du malheur leur muse ou, du moins, ils
essaient de le faire. On peut donc voir dans le triptyque des navets – Tricard
Dixon et ses copains, Le Sein, Le Grand Roman américain – la revanche
vandale de Roth sur la littérature.
Il avait trouvé son sujet, c’est-à-dire qu’il s’était trouvé lui-même. Et son
identité, vue à travers un maillage serré de personnages, de doubles et de
noms de guerre, procurerait le cadre de ses dix-neuf romans à suivre (à
l’exception d’un ou deux). John Updike a dit un jour que, bien que le roman
puisse s’accommoder de n’importe quelle dose d’égocentricité, il est
totalement allergique au narcissisme. Il n’y a pas de narcissisme chez Roth ;
la créature dans le miroir est analysée sans merci et sans ciller. Updike,
derechef : « Qui se soucie de ce que c’est que d’être écrivain ? » La
réponse, brève, est : nous, nous nous en soucions, pour toutes sortes de
raisons, quand cet écrivain est juif. (La littérature juive-américaine est par-
dessus tout neuve : elle a commencé avec Saul Bellow, vers 1950.) Updike
semblait l’avoir compris en créant Henry Bech, consacrant à son écrivain
juif trois longs livres (et en lui accordant nostalgiquement le prix Nobel).
Dans le quotidien Haaretz, on put lire que Portnoy était « le livre que
tous les antisémites attendaient », plus toxique encore que la (ridicule)
invention des Protocoles des Sages de Sion. Or, au fil des ans, l’éreintage en
chœur de Philip Roth, de moins en moins pratiqué par la communauté juive,
a été repris par les féministes. Pierpont traite consciencieusement de ces
objections au fur et à mesure qu’elles adviennent, signalant fort à propos
que les femmes de Roth couvrent un vaste éventail. Mais je pense que
l’accusation de misogynie, etc., n’est qu’une pure erreur de catégorisation.
Comme dans le cas de la critique rabbinique, il existe des justifications
historiques, mais toutes deux sont sociopolitiques, pas littéraires ; en fait,
elles sont antilittéraires. D’ailleurs, les romans féministes ne regorgent-ils
pas de pignoufs et d’ordures ? Et les autres romans écrits par des hommes,
alors ? La noble héroïne (mère de cinq enfants, harpiste, chef d’entreprise,
flanquée d’un mari à l’esprit ouvert et d’un jeune amant viril du nom de
Raoul) n’a aucun intérêt pour un écrivain digne de ce nom ; d’ailleurs, elle
est abondamment représentée dans quantité de récits admiratifs – vous en
trouverez plein les rayons des bouquineries d’aéroport.
Roth délivré est une biographie critique de la vieille école, bien qu’elle
soit, et c’est un apport précieux, agrémentée de commentaires et de
jugements du Philip Roth d’aujourd’hui. À quatre-vingts ans, après en avoir
« fini » avec l’écriture (dit-il), il se montre drôle, avisé, d’une ferme
autodérision (notamment sur ses premiers livres et mariages), décontracté,
vif et chaleureux. Après avoir lu le livre, on approuve le verdict de
l’imitateur de Roth dans Opération Shylock (1993), qui dit au « vrai »
Roth :
« Mais vos yeux s’embuent un peu, aussi, voyez-vous. Je sais ce que vous avez fait pour les gens. Vous cachez votre douceur au public – avec toutes ces photos le regard noir et vos interviews je-ne-suis-le-pigeon-de-personne. Dans les coulisses, je le sais, vous avez le cœur tendre, M. Roth. »
Le corpus, semblerait-il, est désormais complet. Roth tend à diviser
l’opinion – car une grande originalité est, et devrait être, assez dure à
digérer. À côté de Portnoy et du puissant Ma vie d’homme, nous avons, si je
compte bien, trois autres magna opera. Je pense au lapidaire L’Écrivain des
ombres (1979), à l’intimidante rigueur intellectuelle de La Contrervie
(1986) et à l’amplitude victorienne de Pastorale américaine (1997). De
bout en bout, certains motifs ne manquent jamais de susciter l’éloquence de
Roth : Israël ; l’âge et la mortalité ; la maladie et la souffrance ; les rapports
avec les parents ; et, le plus surprenant, tout ce qui a trait aux enfants.
Dans Le Théâtre de Sabbath (1995), le héros rébarbatif a honte d’avoir
été marié et se console avec la pensée qu’au moins il n’a jamais eu d’enfant
– il n’est pas bête à ce point. Les romanciers n’ont pas toujours besoin
d’essayer les choses par eux-mêmes (croire le contraire a valu à Roth sa
Lucy Nelson et douze années gâchées). C’est le routinier, l’élémentaire
miracle du roman. Voyez Swede Levov et Merry dans La Pastorale
américaine. On peut écrire magnifiquement sur les enfants sans en avoir
eu ; on s’adresse simplement à la mère de substitution : l’imagination.
The New York Times Book Review, 2013
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