La Friction du temps
7. Le Retour de la Mort
(la seconde balle lumineuse dans le thorax enfoncé) et son casier vierge (qui
lui avait coûté 800 euros). Il avait aussi sa télécommande, son réveil et, cela
va de soi, sa poche transparente d’urine, scotchée sur le côté du lit.
Comme Mario est encore recherché par ses ennemis, sortir de sa cahute
représenta une double délivrance. Mais, en y réfléchissant plus tard, je me
suis dit que Mario, compte tenu de ses origines, avait droit à sa haine ; et
que le non monstrueux Raul, avec son gabarit de gringalet et son sourire de
groom, était le plus représentatif des deux : une feuille ballottée par le vent
de sa génération.
Dans sa mutation latino-américaine, le machisme comporte une
composante complémentaire : l’indifférence, une indifférence
infranchissable. On ressentait fortement cette indifférence chez John
Anderson, le gamin de seize ans sur l’îlot central. Non seulement toute
forme d’empathie affaiblit, mais, en outre, fait efféminé. On n’a même pas
d’empathie pour soi-même.
Il semble donc que les gens d’Aguablanca jouent à un jeu d’enfants – de
gamins : défis, provocations, postures ; ils se croient immortels. Sauf que
les bâtons et les pierres sont des couteaux, des pistolets et des grenades.
En retournant au centre-ville, on voit des garçons jongler, se produire
pour des spectateurs installés bien à l’abri de l’habitacle de leur voiture. Ils
ne jonglent pas avec des quilles ou des oranges, mais avec des machettes et
des flambeaux.
7 . Le retour de la mort
Le dernier jour, je suis allé à l’exposition de Médecins sans frontières :
photographies et histoires de cas. Certains noms et visages étaient
familiers : Ana Milena, le petit Kevin. Le soir du vernissage, toutes les
victimes qui figuraient dans l’exposition étaient présentes, sauf Edward
Ignacio. Il récupérait encore de ses multiples blessures à l’arme blanche
lorsqu’il avait été tué, le jour même.
Du lieu d’exposition au cimetière en pleine ville, un modeste lopin de
terre, très encombré, entre le terrain de foot et la station-service qui ne
désemplissait pas. L’entrée était quasiment submergée par un chantier : un rouleau compresseur, une bétonnière, des monticules de goudron brûlant.
Un groupe de manœuvres dégustaient des boissons gazeuses et des glaces.
Un orage se préparait, on sentait l’humidité dans l’air poussiéreux.
Le cimetière était plus morgue que cimetière : morts entassés par rangées
de blocs épais, chaque niche de la largeur d’une plaque tombale et pas plus.
Sur toutes les plaques, une inscription au marqueur indélébile (le
minimum : juste le nom, l’année de la mort) ; d’autres, plus recherchées,
comportaient une photo, un poème, des messages (« Yo te quiero »), des
figurines, des croix, des cœurs, des anges. Nous étions venus avec une
femme du nom de Marleny Lopez. Son époux était l’un des seuls à avoir été
mis en terre. La pierre tombale précisait son nom et ses dates, Edilson
Mora, 1965-1992. Le graveur avait commis une erreur. En fait, Edilson
avait trente-sept ans lorsqu’il était mort, deux ans plus tôt. Il jouait aux
dominos avec un policier, il gagnait. Il aurait peut-être pu y survivre, si le
perdant n’avait pas eu à payer les bières.
La plupart des autres dates indiquaient une durée de vie inférieure à celle
d’Edilson : 1983-2001, 1991-2003. En gros, la durée de vie allongeait au
fur et à mesure qu’on remontait dans le temps. De même que les noms
cessaient d’être anglophones. Reposaient donc là Diesolina, Arcelio,
Hortencia, Bartolome, Nieves, Santiago, Yolima, Abelardo, Luz, Paz…
En revenant d’une allée éloignée, je tombai sur un enterrement. Un
cercueil, quatre porteurs. Il ne s’agissait pas d’un règlement de comptes,
d’un guet-apens, d’une bala perdida. Une multitude de gens étaient venus
pleurer une jeune femme de vingt-huit ans (1976-2004). Elle avait
succombé à un infarctus.
Ce qui arrivait vous tombait dessus à l’improviste. Depuis plusieurs
jours, j’avais fini par penser que la mort ne comptait pas. Or voilà qu’on me
présentait la note. Brusquement, je me sentis inconsolable. Quelle punition
que de voir les larmes amères du mari, les larmes amères de la mère. Quel
châtiment, retardé depuis trop longtemps, que de voir la mort reprendre son
poids réel.
The Sunday Times, 2005
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