La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 51 sur 64

Pages du PDF

La Friction du temps

7. Le Retour de la Mort

(la seconde balle lumineuse dans le thorax enfoncé) et son casier vierge (qui

lui avait coûté 800 euros). Il avait aussi sa télécommande, son réveil et, cela

va de soi, sa poche transparente d’urine, scotchée sur le côté du lit.

Comme Mario est encore recherché par ses ennemis, sortir de sa cahute

représenta une double délivrance. Mais, en y réfléchissant plus tard, je me

suis dit que Mario, compte tenu de ses origines, avait droit à sa haine ; et

que le non monstrueux Raul, avec son gabarit de gringalet et son sourire de

groom, était le plus représentatif des deux : une feuille ballottée par le vent

de sa génération.

Dans sa mutation latino-américaine, le machisme comporte une

composante complémentaire : l’indifférence, une indifférence

infranchissable. On ressentait fortement cette indifférence chez John

Anderson, le gamin de seize ans sur l’îlot central. Non seulement toute

forme d’empathie affaiblit, mais, en outre, fait efféminé. On n’a même pas

d’empathie pour soi-même.

Il semble donc que les gens d’Aguablanca jouent à un jeu d’enfants – de

gamins : défis, provocations, postures ; ils se croient immortels. Sauf que

les bâtons et les pierres sont des couteaux, des pistolets et des grenades.

En retournant au centre-ville, on voit des garçons jongler, se produire

pour des spectateurs installés bien à l’abri de l’habitacle de leur voiture. Ils

ne jonglent pas avec des quilles ou des oranges, mais avec des machettes et

des flambeaux.

 

7 . Le retour de la mort

 

Le dernier jour, je suis allé à l’exposition de Médecins sans frontières :

photographies et histoires de cas. Certains noms et visages étaient

familiers : Ana Milena, le petit Kevin. Le soir du vernissage, toutes les

victimes qui figuraient dans l’exposition étaient présentes, sauf Edward

Ignacio. Il récupérait encore de ses multiples blessures à l’arme blanche

lorsqu’il avait été tué, le jour même.

Du lieu d’exposition au cimetière en pleine ville, un modeste lopin de

terre, très encombré, entre le terrain de foot et la station-service qui ne

désemplissait pas. L’entrée était quasiment submergée par un chantier : un rouleau compresseur, une bétonnière, des monticules de goudron brûlant.

Un groupe de manœuvres dégustaient des boissons gazeuses et des glaces.

Un orage se préparait, on sentait l’humidité dans l’air poussiéreux.

Le cimetière était plus morgue que cimetière : morts entassés par rangées

de blocs épais, chaque niche de la largeur d’une plaque tombale et pas plus.

Sur toutes les plaques, une inscription au marqueur indélébile (le

minimum : juste le nom, l’année de la mort) ; d’autres, plus recherchées,

comportaient une photo, un poème, des messages (« Yo te quiero »), des

figurines, des croix, des cœurs, des anges. Nous étions venus avec une

femme du nom de Marleny Lopez. Son époux était l’un des seuls à avoir été

mis en terre. La pierre tombale précisait son nom et ses dates, Edilson

Mora, 1965-1992. Le graveur avait commis une erreur. En fait, Edilson

avait trente-sept ans lorsqu’il était mort, deux ans plus tôt. Il jouait aux

dominos avec un policier, il gagnait. Il aurait peut-être pu y survivre, si le

perdant n’avait pas eu à payer les bières.

La plupart des autres dates indiquaient une durée de vie inférieure à celle

d’Edilson : 1983-2001, 1991-2003. En gros, la durée de vie allongeait au

fur et à mesure qu’on remontait dans le temps. De même que les noms

cessaient d’être anglophones. Reposaient donc là Diesolina, Arcelio,

Hortencia, Bartolome, Nieves, Santiago, Yolima, Abelardo, Luz, Paz…

 

En revenant d’une allée éloignée, je tombai sur un enterrement. Un

cercueil, quatre porteurs. Il ne s’agissait pas d’un règlement de comptes,

d’un guet-apens, d’une bala perdida. Une multitude de gens étaient venus

pleurer une jeune femme de vingt-huit ans (1976-2004). Elle avait

succombé à un infarctus.

Ce qui arrivait vous tombait dessus à l’improviste. Depuis plusieurs

jours, j’avais fini par penser que la mort ne comptait pas. Or voilà qu’on me

présentait la note. Brusquement, je me sentis inconsolable. Quelle punition

que de voir les larmes amères du mari, les larmes amères de la mère. Quel

châtiment, retardé depuis trop longtemps, que de voir la mort reprendre son

poids réel.

 

The Sunday Times, 2005

OceanofPDF.com