La Friction du temps
Chapitre III
Jean-Jacques est plus qu’un amateur de livres : il est bibliophage.
D’après un historien, en France, en 1789, le taux d’alphabétisation était
« bien plus élevé » qu’aux États-Unis deux siècles plus tard. Selon un autre,
un recensement de 1951 révélait que 1 100 000 Français se disaient
« intellectuels ». Dans l’immédiat après-guerre, seuls quelques centaines de
Britanniques auraient eu le cran de se dire voués en premier lieu à la vie de
l’esprit. Les Français se distinguent par la ferveur avec laquelle ils
pratiquent l’autodidactisme.
Prototype du soldat, Napoléon n’en était pas moins un intellectuel. Il était
pétri de littérature, de beaux-arts, de jurisprudence, de mathématiques et de
progrès des sciences. Quand on lui présenta Goethe, les deux hommes ne
ressentirent aucune gêne, et la chaleur de leur rencontre ne se démentit
jamais par la suite. Les seules victoires véritablement satisfaisantes, disait
l’Empereur, sont celles qu’on remporte « sur l’ignorance ». Son niveau
d’éducation explique l’une des facettes les plus étonnantes de son
caractère : il était à la fois autocrate et exceptionnellement sensé.
Certes, on doit reconnaître que son bellicisme contenait un élément de
démence. Il affirmait qu’au front, le « moral » était trois fois plus important
que tout autre facteur déterminant ; l’énergie libérée par la Révolution
rendit la Grande Armée* aussi invincible que les cavaliers de l’islam au
xviie siècle. Pourtant, son subtil équilibre, Napoléon le perdit au cours de la
période 1812-1815. Sidéré – immobilisé – par l’incendie stratégique de
Moscou, il s’attarda bien trop longtemps dans ses cendres (ronchonnant, il
menaçait de marcher sur Saint-Pétersbourg), et ses hommes, un demi-
million, succombèrent inexorablement au général Hiver. Dans sa biographie
aussi monumentale que magistrale, Andrew Roberts note que, lorsque des
experts militaires « rejouent » la bataille de Waterloo (1815), Napoléon
gagne toujours. Nous pouvons donc ici rappeler les mots du Second soldat
dans Antoine et Cléopâtre : il entend la « musique dans l’air » (ou est-ce
« sous la terre » ? IV, 3) :
Premier soldat : Paix, dis-je !
Qu’est-ce à dire ?
Second soldat : C’est le dieu Hercule, qui aimait Antoine, Et maintenant l’abandonne.