La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 4 sur 64

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La Friction du temps

Chapitre III

 

Jean-Jacques est plus qu’un amateur de livres : il est bibliophage.

D’après un historien, en France, en 1789, le taux d’alphabétisation était

« bien plus élevé » qu’aux États-Unis deux siècles plus tard. Selon un autre,

un recensement de 1951 révélait que 1 100 000 Français se disaient

« intellectuels ». Dans l’immédiat après-guerre, seuls quelques centaines de

Britanniques auraient eu le cran de se dire voués en premier lieu à la vie de

l’esprit. Les Français se distinguent par la ferveur avec laquelle ils

pratiquent l’autodidactisme.

Prototype du soldat, Napoléon n’en était pas moins un intellectuel. Il était

pétri de littérature, de beaux-arts, de jurisprudence, de mathématiques et de

progrès des sciences. Quand on lui présenta Goethe, les deux hommes ne

ressentirent aucune gêne, et la chaleur de leur rencontre ne se démentit

jamais par la suite. Les seules victoires véritablement satisfaisantes, disait

l’Empereur, sont celles qu’on remporte « sur l’ignorance ». Son niveau

d’éducation explique l’une des facettes les plus étonnantes de son

caractère : il était à la fois autocrate et exceptionnellement sensé.

Certes, on doit reconnaître que son bellicisme contenait un élément de

démence. Il affirmait qu’au front, le « moral » était trois fois plus important

que tout autre facteur déterminant ; l’énergie libérée par la Révolution

rendit la Grande Armée* aussi invincible que les cavaliers de l’islam au

xviie siècle. Pourtant, son subtil équilibre, Napoléon le perdit au cours de la

période 1812-1815. Sidéré – immobilisé – par l’incendie stratégique de

Moscou, il s’attarda bien trop longtemps dans ses cendres (ronchonnant, il

menaçait de marcher sur Saint-Pétersbourg), et ses hommes, un demi-

million, succombèrent inexorablement au général Hiver. Dans sa biographie

aussi monumentale que magistrale, Andrew Roberts note que, lorsque des

experts militaires « rejouent » la bataille de Waterloo (1815), Napoléon

gagne toujours. Nous pouvons donc ici rappeler les mots du Second soldat

dans Antoine et Cléopâtre : il entend la « musique dans l’air » (ou est-ce

« sous la terre » ? IV, 3) :

 

Premier soldat : Paix, dis-je !

 

Qu’est-ce à dire ?

 

Second soldat : C’est le dieu Hercule, qui aimait Antoine, Et maintenant l’abandonne.