La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 31 sur 64

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La Friction du temps

Le monde englouti

 

La prescience est-elle une vertu littéraire ? L’œuvre de J.G. Ballard

devrait-elle être particulièrement prisée (c’est ce qu’affirment certains

critiques) pour la justesse « surnaturelle » de ses prévisions ? La réponse à

ces deux questions, à mon avis, est un joyeux niet.

Dans La Foire aux atrocités (1970), Ballard, c’est resté dans les annales,

prédit que Reagan deviendrait président. D’un autre côté, son Salut

l’Amérique ! (1981) prévoyait que les États-Unis seraient entièrement

évacués avant 1990. Les cataclysmes météorologiques envisagés par ses

quatre premiers romans semblent encore plausibles. Mais la crise sociale

supposée dans ses quatre derniers – une violente anomie généralisée, causée

par l’appât de l’argent et du plaisir – paraît aujourd’hui de plus en plus

improbable.

Je risquerai une prophétie : la divination romanesque restera toujours

éperdument aléatoire. Le déroulement d’événements historiques est en soi

hasardeux (et donc inesthétique) ; l’avenir est en un sens défini par sa

bourbeuse inscrutabilité. D’ailleurs, l’art romanesque prête allégeance à une

muse, une déesse aussi pure que ses neuf sœurs, et pas à quelque énergique

Madame Sosostris (la « célèbre voyante » de T.S. Eliot, avec son « méchant

paquet de cartes »). Il n’en existe pas moins des écrivains dont le pouvoir

visionnaire est indifférent à la corroboration de simples conséquences – des

écrivains qui paraissent capables de ressentir et de mettre à profit le « bruit

du monde » et l’« avenir immédiat ». La première formule est de Don

DeLillo, qui se trouve être l’un d’eux ; la seconde est de James Graham

Ballard (1930-2009), qui en est un autre.

Ballard a prédit le changement climatique causé par l’homme, non pas

dans Le Monde englouti (1962), mais dans Sécheresse (1964). Dans ce

dernier ouvrage (intitulé à l’origine The Burning World – « Le Monde qui

brûle »), les déchets industriels ont épaissi la surface des océans et anéanti

le cycle des précipitations, transformant la planète en un désert de poussière

et de feu. Dans Le Monde englouti, la catastrophe écologique a une série de

causes fort différentes. La température moyenne sur l’équateur, qui atteint

les 80 degrés, ne cesse d’augmenter, les calottes polaires et le permafrost

ont fondu, l’Europe est un « ensemble d’immenses lagunes », le Midwest américain un « énorme golfe ouvert sur la baie de l’Hudson », et la

population sur Terre (réduite à cinq millions) s’est réfugiée dans les cercles

arctique et antarctique (où le thermomètre, pour l’instant, se situe à un

« agréable » 30 degrés). Or quelle est la cause de tout cela ? L’instabilité,

pure et simple, de l’astre du jour sans aucune participation d’Homo sapiens.

De ce fait, sur la base d’un seul roman, Ballard pourrait ajouter

discrètement sa voix au débat actuel chez les Républicains sur le

réchauffement climatique – légèrement à la gauche de Rick Perry et de

Michele Bachmann, certes, mais légèrement à la droite de Mitt Romney.

Nous ne devons pas craindre cette ironie : elle nous entraîne allègrement

vers d’autres questions plus centrales. En tant qu’homme (et que bon Vert),

Ballard était tout naturellement du côté des anges ; mais en tant qu’artiste, il

est inconditionnellement du parti du diable. Il se repaît des jungles gluantes

du Monde englouti et des déserts d’amadou de Sécheresse, tout comme il

aime le superouragan, l’avalanche express du Vent de nulle part (1961) ou

les multiplicités minéralisées de La Forêt de cristal (1966). Son radicalisme

créatif se mesure au fait qu’il accueille de tout son être ces contre-utopies

désespérées. Il se fond dans ses avenirs de fiction, les internalise en une

sorte de martyre imaginé. La fusion d’humour et de contexte, la

cartographie d’un paysage de l’esprit troublé – voilà ce qui compte

vraiment chez Ballard. Cela confère à ses romans la poigne avec laquelle ils

enserrent l’errance et la sédentarité.

« Bientôt, il ferait trop chaud » : telle est la laconique première phrase du

Monde englouti. Son héros, le biologiste marin Robert Kerans, contemple

les environs depuis le balcon de sa suite du Ritz ; il est le seul occupant

(mammifère) de l’hôtel ; l’eau monte jusqu’à dix étages en dessous du sien.

 

Même à travers les feuillages massifs vert olive, la force implacable du soleil était nettement perceptible. Les rayons réfractés, émoussés, tambourinaient sur ses épaules et son torse nu […] Le disque solaire n’était plus une sphère nettement définie mais une large ellipse dilatée, déployée sur l’horizon à l’est comme une colossale boule de feu dont le reflet transformait la surface plombée et morte de la lagune en un bouclier de cuivre brillant.

 

Le soleil est épouvantablement ballonné. Il est aussi épouvantablement

bruyant ; il en parvient des « bruits sourds » et des « grondements » ; nous

entendons le « martèlement volcanique » de ses flamboiements.

Les moustiques ont la taille de libellules ; on croise aussi des

hypsignathes monstrueux, des araignées-loups, des iguanes, des basilics ; à

un moment donné, un gros caïman voit Kerans « plongé jusqu’à la taille dans les feuillages des prêles » et se dirige vers lui, « regard stabilisé » (ce

« stabilisé » est diablement bon). De l’eau se dégage une puanteur

insoutenable : « les odeurs douceâtres, compactées de la végétation morte et

des carcasses d’animaux pourrissant ». Kerans observe les « innombrables

reflets du soleil se déplacer sur la surface en immenses feuilles de feu,

comme les yeux facettés, embrasés d’insectes gigantesques ». Sous la

lagune : une ville, « vide de toute végétation, hormis des touffes mouvantes

de sargasse, mais rues et boutiques avaient été préservées, quasiment

intactes, tel un reflet sur un lac, qui aurait perdu son original ». La ville,

c’est Londres.

En théorie, Kerans collabore avec une équipe de scientifiques sur une

station de recherches lacustre mais son travail n’est plus qu’une routine

vaine. Faune et flore suivent fidèlement « les lignes émergentes anticipées

vingt ans plus tôt », à savoir une contre-évolution accélérée, une

rétrogression dans un univers de lézards et de forêts tropicales humides sous

un soleil triassique. Les acteurs humains se sont embarqués dans un

processus parallèle – dans le diamètre de leur cerveau. Nous apprenons très

tôt que le sommeil des personnages est devenu problématique, ils pénètrent

dans les « jungles temporelles » de cauchemars utérins, s’enfoncent dans

leur passé amniotique comme dans le passé de leur espèce, assaillis par les

« souvenirs archaïques » (« souvenirs organiques » du danger et de la

terreur) inscrits dans leur moelle épinière. Certains redoutent ces

cauchemars. Kerans, naturellement, les saisit à bras-le-corps et soumet avec

ardeur son esprit éveillé à leur domination :

 

Guidé par ses rêves, il remontait dans le passé émergeant, à travers une succession de paysages de plus en plus étranges, axés sur la lagune […] Par moments, le cercle d’eau était spectral et vibrant, à d’autres étale et glauque, le rivage apparemment formé de schiste, comme la peau mate et métallique d’un reptile. Pourtant, sous le ciel chaud et limpide, les plages molles luisaient, aguichantes, d’un éclat carmin, néant de longues étendues de sable total et absolu qui l’emplissaient d’une angoisse exquise et tendre.

 

Ballard confère au Monde englouti tous les signes extérieurs d’un roman

conventionnel (héros, héroïne, figure de l’autorité, méchant), il lui confère

une trame (danger, apogée, résolution, coda) ; mais tout cela paraît

consciencieux et de pure forme, comme si le conventionnalisme l’ennuyait.

Donc, le décor du roman est intrépidement futuriste mais son

fonctionnement paraît antique (avec quelque chose de l’innocence des vieux

magazines pour garçons adolescents, que nous retrouvons chez John Buchan et C.S. Forester). En outre, les dialogues spectaculairement banals

de Ballard demeurent une sérieuse lacune. Ici comme ailleurs, ses

personnages – supposément décharnés, spectraux – parlent comme un

aréopage d’instituteurs anglais tout droit sortis des années 30 : « Quelle

déveine, ce vieux Bodkin ! », « Capital ! », « Touché, Alan ». (Alors que,

chez DeLillo, les dialogues sont toujours fluidement éthérés.) Nous en

concluons que Ballard ne s’intéresse pas aux interactions humaines – à

moins qu’elles prennent la forme de quelque chose d’intrinsèquement

abracadabrant, comme l’atavisme de la foule ou l’hystérie de masse. Ce qui

l’excite, c’est la solitude.

L’« étrangeté » de Ballard – son glacis hypnotique – est toujours attribuée

aux deux années pendant lesquelles il fut interné dans un camp japonais à

Shanghai (1943-1945). Cette expérience, je crois, est à lier ou à placer en

synergie avec les deux années qu’il a passées, lorsqu’il était étudiant en

médecine à Cambridge (1949-1951), à disséquer des cadavres. À nouveau,

la dichotomie : en tant qu’homme, il était d’une sociabilité pétulante (et il

était bourré d’humour) mais, comme artiste, il est férocement solitaire (et

dépourvu d’humour). En tout cas, le résultat a le génie du pervers et de

l’obsessionnel, et est présenté dans une prose de voyelles hypnotiquement

variées (une diction enrichie par un large éventail de vocabulaires

techniques). En fin de compte, la force élastique du Monde englouti dérive

non pas de l’action mais de la poésie du texte.

« Bientôt, il ferait trop chaud. » Certes, et bientôt il sera temps

d’abandonner la lagune et la cité engloutie ; les humains l’évacueront et se

dirigeront vers le nord, vers l’un des ultimes refuges, Camp Byrd, au

Groenland. Il y a, après tout, urgence : les moustiques mutants et la malaria

mutante, les nouveaux cancers de la peau causés par l’évaporation de la

couverture nuageuse, les intrusions de plus en plus éhontées des reptiles,

l’élargissement de la ceinture pluvieuse tropicale et de la chaleur

équatoriale. Inévitablement, Kerans est le dernier à partir. Ce qu’il fait à

pied (au singulier, avec une plaie infectée à la jambe et une béquille). Et

dans quelle direction part-il, alors qu’approche la fin du roman ? Même un

lecteur novice de Ballard comprendra à ce moment-là la logique de la

chose. « Il n’y a pas d’autre direction. » Il se dirige vers le sud.

 

The Guardian, 2011

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