L'écornifleur
Je serais empêché de soutenir qu’un livre…
MONSIEUR VERNET
Je serais empêché de soutenir qu’un livre est bon ou mauvais. Je ne m’y
connais pas et n’y entends rien. Mais j’affirme que pour faire un roman,
quel qu’il soit d’ailleurs, pour mener à bien l’histoire, pour se
retrouver au milieu de tous les personnages et ne pas confondre Pierre
avec Paul, il faut avoir de la tête!
Nous sommes graves. Il semble que nous allons, moralement, nous
cordeler, nous nouer.
Presque sous le manteau, en me cachant des passants, je donne à Monsieur
Vernet ma vraie carte, une plaquette d’une centaine de vers luxueusement
éditée aux frais de cette honorable famille que j’ai «quittée». J’en ai
toujours un exemplaire sur moi. C’est un en-cas préparé pour liaison
immédiate. Monsieur Vernet l’ouvre sans un mot. La dédicace est
flatteuse, l’hommage empressé. Et puis il possède maintenant, pour la
première fois de sa vie, une chose imprimée qu’il n’a pas achetée. Il
m’offre, en échange, une invitation à venir prendre le café, sans
cérémonie, dimanche prochain, vers une heure. Madame Vernet y compte
fort. On m’attendra.
Notre poignée de main est longue comme si nous venions de traiter un
important marché. Monsieur Vernet me sourit, tout grâce, et je chantonne
ainsi qu’une raccrocheuse, quand la soirée est belle et que le trottoir
donne bien.