L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 2 sur 216

Pages du PDF

L'écornifleur

Je serais empêché de soutenir qu’un livre…

MONSIEUR VERNET

 

Je serais empêché de soutenir qu’un livre est bon ou mauvais. Je ne m’y

connais pas et n’y entends rien. Mais j’affirme que pour faire un roman,

quel qu’il soit d’ailleurs, pour mener à bien l’histoire, pour se

retrouver au milieu de tous les personnages et ne pas confondre Pierre

avec Paul, il faut avoir de la tête!

 

Nous sommes graves. Il semble que nous allons, moralement, nous

cordeler, nous nouer.

 

Presque sous le manteau, en me cachant des passants, je donne à Monsieur

Vernet ma vraie carte, une plaquette d’une centaine de vers luxueusement

éditée aux frais de cette honorable famille que j’ai «quittée». J’en ai

toujours un exemplaire sur moi. C’est un en-cas préparé pour liaison

immédiate. Monsieur Vernet l’ouvre sans un mot. La dédicace est

flatteuse, l’hommage empressé. Et puis il possède maintenant, pour la

première fois de sa vie, une chose imprimée qu’il n’a pas achetée. Il

m’offre, en échange, une invitation à venir prendre le café, sans

cérémonie, dimanche prochain, vers une heure. Madame Vernet y compte

fort. On m’attendra.

 

Notre poignée de main est longue comme si nous venions de traiter un

important marché. Monsieur Vernet me sourit, tout grâce, et je chantonne

ainsi qu’une raccrocheuse, quand la soirée est belle et que le trottoir

donne bien.