L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 212 sur 216

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L'écornifleur

Bonne nuit, Henri, et merci.

MONSIEUR VERNET

 

Bonne nuit, Henri, et merci.

 

HENRI

 

Oh! de rien.

 

LI

 

DERNIÈRE SÉANCE

 

J’ai promis d’être froid. Je fais de grands efforts quand nous entrons

au bain. Je m’éloigne de Marguerite, le corps en arc, pour lui donner la

main, et nos bras tendus forment pont. Dès qu’elle caracole de droite et

de gauche, je l’apaise d’une pression de doigts. Je connais mon élève

dans les coins. Avec quelques défauts, c’est une belle fille, et,

comparée à la sienne, mon académie est bien vulgaire. Elle pose ses

pieds nus sur les galets sans pousser de petits cris. Elle n’a pas le

cou-de-pied fort, mais la mobilité des doigts me divertit. Ils lui

obéissent. Elle les ouvre, les ferme, lève celui-ci et tient les autres

baissés, prend un caillou au fond de l’eau et le rejette sur le rivage,

en un mot, les fait manoeuvrer comme des doigts de main. C’est très

curieux.

 

Elle offre d’autres particularités. Mon toucher, dans ses promenades,

découvre des choses! Je m’instruis en palpant.

 

Comme le costume de Marguerite se divise en deux, ma main se glisse

entre la veste et le pantalon. Des vertèbres ressortent dont je sens les

nodosités.

 

—«Mais creusez donc les reins!» lui dis-je.

 

Elle me répond, la bouche pleine d’eau:

 

—«Peux pas plus!»

 

Je pèse sur l’épine, vainement. Sa colonne vertébrale est ainsi. Avec un

plaisir qui se renouvelle, je constate, chaque matin, la présence de ces

«éminences osseuses», dirait un anatomiste.

 

Je retourne Marguerite sur le dos. Autre surprise! De son ventre

s’échappent des espèces de borborygmes voulus. Je veux dire que ces

grondements se produisent à mon commandement, pour mon plaisir.

 

—«Comment faites-vous?»

 

—«Sais pas!» dit-elle.

 

—«Faites voir encore.»

 

—«Voilà!»

 

Et par un simple mouvement des hanches, elle déplace en elle comme une

masse d’eau roulante, dont les sonorités vibrent à mon oreille collée

sur l’eau, agréables, presque musicales.

 

—«Mademoiselle, je réclame le jeu du coude.»

 

Il consiste à ployer le bras, indifféremment, du côté de la saignée et

en sens inverse. La charnière est mobile en dedans et en dehors. Cette

dislocation m’impressionne, et je crie:

 

—«Assez! assez!»

 

comme les gens nerveux qui voient faire du trapèze volant dans un

cirque.

 

La vague est méchante ce matin. Marguerite se serre contre moi. Le flot

l’affole comme si on lui donnait le fouet avec une serviette mouillée.

Elle sursaute, et des mains s’accroche à mes épaules. Il me faut la

renverser sur l’eau et l’y maintenir, penché sur elle, haletant, la

cuisse sous ses reins. La séparation du costume est abolie. C’est sa

chair que je sens adhérente à la mienne, et nos membres nus se

croisent.

 

Ce que fait ma main, je ne le sais plus! À l’approche d’une vague, je

porte Marguerite dans mes bras, et la vague nous roule.

 

Des goëmons, des herbes jaunes, des débris, des bavures de mer flottent

autour de nous. J’éprouve une joie à compromettre une vierge! L’homme

quelconque qui la possédera plus tard, croyant être le premier, ne

viendra qu’après moi. Il aura le reste, si peu, que s’il savait quelle a

été ma part, il ne voudrait plus de la sienne. J’étreins une belle fille

élastique et tendre, et flambant, en sueur, je redoute une congestion

cérébrale.

 

—«Vous allez vous noyer!» crie Madame Vernet, qui prend un bain de

sable. La plage s’émeut. Mes yeux brouillés, piqués de sel, la voient

confusément s’agiter. Il me semble en outre que nous sommes au milieu

d’un orage de vagues électriques, phosphorescentes. Elles moutonnent,

s’entrechoquent, se brisent en claquant, et nous jettent dans les

oreilles, dans la gorge, leurs éclaboussures écoeurantes. L’une d’elles,

l’écume en avant, chien furieux qui montre ses dents, fond sur nous.

C’est exaspérant ce corps-à-corps. Les curieux ont formé cercle et

attendent un naufrage. Monsieur et Madame Vilard se réchauffent sous un

même peignoir et nous suivent d’un regard de langueur. Enfin titubant,

comme empêtré d’ouate, j’entraîne Marguerite, et nous nous sauvons à

notre cabine.

 

Contigus, nos deux compartiments communiquent par le haut. Grelottant de

fièvre plus que de froid, les dents chantantes, je veux, à la force des

poignets, me hisser pour voir. Mais mon front dépasse à peine les

planches de séparation que Marguerite crie:

 

—«Ne me regardez pas, vous savez, vous!»

 

Encore! Quelle petite bête! Je saute sur le plancher, j’ouvre violemment

la porte, et avec un balai de varech, je rassemble soigneusement, en

tas, le gravier épars dans ma cabine, et je le pousse dehors, sans hâte,

très calme, tout à ce que je fais. J’espère donner le change.

 

Rhabillés, nous nous couchons sur le sable. Le spectacle est terminé.

C’est l’instant où les costumes tordus pleurent toutes les larmes de

leurs corps. Des mains jonglent, jouent aux osselets avec des pierres

polies. Les corps s’imprègnent de soleil et de paresse. Tout à l’heure,

le sang aux yeux, je voyais rouge. Ces gens dansaient frénétiques, en

rut. Les voilà au repos, et je goûte une tranquillité profonde.

 

J’ai mes crises comme vous, Madame Vernet, mais j’en viens à bout. C’est

fini, ne vous fâchez pas.

 

Ne vous fâchez pas, Marguerite. La tentation a été forte. Je me suis cru

en partie fine, dans une baignoire. Mais vous avez de la chance: je suis

un brave garçon.

 

Ne vous fâchez pas non plus, Monsieur Vernet: je respecte tout ce qui

vous est cher. De quelque côté que j’aille, il y a danger. J’aime

beaucoup votre femme et votre nièce, mais mon bras paralysé refuse

d’atteindre au bonheur. Je fais un rêve, et je me dis: «Cette fois, ce

n’est pas un rêve!» et toujours c’en est un.

 

On déserte la plage; des clefs grincent dans les serrures rouillées; des

gens qui souffrent disent: «J’ai faim! le bain creuse», et s’en vont à

pas lents, emportent leur appétit, objet fragile, et tremblent qu’il

n’échappe.

 

Nous revenons à la maison, par le petit mur qui endigue la plage; je

marche derrière mes amis et je porte les ombrelles. La chevelure de

Marguerite est répandue sur ses épaules, si épaisse qu’elle ne cesse pas

d’être mouillée durant la saison. Il s’en dégage une odeur

indéfinissable, un peu de flaque de rocher qui s’évapore au soleil, et

même un peu de boue. Je soupèse les tresses légèrement gluantes, et,

quand Madame Vernet se retourne, je mets ma main dans ma poche ou

derrière mon dos avec la rapidité d’un pick-pocket surpris et qu’on

offense.