L'écornifleur
On se baigne, n’est-ce pas, pour son…
UNE AUTRE
On se baigne, n’est-ce pas, pour son plaisir. On ne tient pas à faire du
genre.
Un phtisique, sur un tabouret, regarde les baigneurs. Sa tête maigre,
douloureuse, supporte péniblement un immense chapeau de paille, à l’abri
lui-même sous une ombrelle blanche à doublure verte. Il ne peut pas
tenir en place, veut sans cesse s’asseoir ailleurs, et il semble
toujours qu’il s’assied pour la dernière fois. Ses coudes, ses genoux
crèvent l’étoffe. Sa bouche grande cherche un peu de vie.
Soudain de l’une des cabines sort un vieux prêtre en costume de bain
noir. Ces dames se le désignent et chuchotent avec respect. Il porte une
cuvette en zinc et un mouchoir blanc. Il descend à la mer, en courant à
petits pas, trempe ses doigts dans l’eau et fait le signe de la croix.
Laminé par l’âge, il se ratatine pudiquement, le corps en demi-cercle,
si effacé qu’il paraît vouloir montrer son dos de tous les côtés à la
fois.
Ces dames se sont tues, comme s’il allait officier. Il emplit sa
baignoire, la soulève, et verse l’eau froide sur son crâne, les pieds
joints, le corps droit, découpé en charbon sur le vert-bouteille de la
mer.
Il jette la cuvette, s’enveloppe la tête dans le mouchoir qu’il noue
sous le menton, s’avance au milieu des flots, se baisse pour enfoncer
plus vite, se retourne sur le dos, et se laisse emporter, les bras
étendus.
Régulièrement il plie les jambes, les genoux à fleur d’eau et les détend
avec force. La lame le voile. On ne distingue plus que la tête
enveloppée dans le mouchoir blanc, et, quand une vague le soulève, il
ressemble à un christ d’ébène hors de service qui s’en va à la dérive,
couché sur un matelas et pris d’une rage de dents.