L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 127 sur 216

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L'écornifleur

On se baigne, n’est-ce pas, pour son…

UNE AUTRE

 

On se baigne, n’est-ce pas, pour son plaisir. On ne tient pas à faire du

genre.

 

Un phtisique, sur un tabouret, regarde les baigneurs. Sa tête maigre,

douloureuse, supporte péniblement un immense chapeau de paille, à l’abri

lui-même sous une ombrelle blanche à doublure verte. Il ne peut pas

tenir en place, veut sans cesse s’asseoir ailleurs, et il semble

toujours qu’il s’assied pour la dernière fois. Ses coudes, ses genoux

crèvent l’étoffe. Sa bouche grande cherche un peu de vie.

 

Soudain de l’une des cabines sort un vieux prêtre en costume de bain

noir. Ces dames se le désignent et chuchotent avec respect. Il porte une

cuvette en zinc et un mouchoir blanc. Il descend à la mer, en courant à

petits pas, trempe ses doigts dans l’eau et fait le signe de la croix.

Laminé par l’âge, il se ratatine pudiquement, le corps en demi-cercle,

si effacé qu’il paraît vouloir montrer son dos de tous les côtés à la

fois.

 

Ces dames se sont tues, comme s’il allait officier. Il emplit sa

baignoire, la soulève, et verse l’eau froide sur son crâne, les pieds

joints, le corps droit, découpé en charbon sur le vert-bouteille de la

mer.

 

Il jette la cuvette, s’enveloppe la tête dans le mouchoir qu’il noue

sous le menton, s’avance au milieu des flots, se baisse pour enfoncer

plus vite, se retourne sur le dos, et se laisse emporter, les bras

étendus.

 

Régulièrement il plie les jambes, les genoux à fleur d’eau et les détend

avec force. La lame le voile. On ne distingue plus que la tête

enveloppée dans le mouchoir blanc, et, quand une vague le soulève, il

ressemble à un christ d’ébène hors de service qui s’en va à la dérive,

couché sur un matelas et pris d’une rage de dents.