L'écornifleur
Ai-je jamais été plus heureux que maintenant?…
XXXI
ATOMES CROCHUS
Ai-je jamais été plus heureux que maintenant? Je me soude aux Vernet,
assez égrillard pour Monsieur Vernet, qui aime les discours de
gaillardise, assez sentimental pour Madame Vernet, qui parle toujours de
son âge et ne le dit jamais, assez gamin pour faire coucou avec
Marguerite. Je me propose de mener à bonne fin la pleine conquête de ces
trois êtres, de les rendre miens, d’en extraire ce qu’ils pourront me
donner de suc. Je tirerai d’eux une béatitude temporaire. Par une
dernière pusillanimité d’esprit, je n’ose pas compter franchement ce que
me fourniront ces dames; mais je fixe l’apport précis de Monsieur
Vernet: il sera le danger avec lequel on joue, sans gros risque.
Il n’est guère défiant. Sa présence me gêne moins qu’un souvenir. Je le
craindrais davantage s’il était mort.
Quelquefois je m’efforce, par amusement, de faire naître en moi contre
lui une jalousie factice. J’ai beau me le représenter dans le même lit
que sa femme, il ne me fait pas l’effet de coucher avec elle. Dupe
encore d’un mirage, je ne vois pas Monsieur Vernet, mais le mari de mes
lectures. Je me l’imagine en bonnet de coton, la bouche ouverte. Il
s’endort tout de suite, et ne se réveille que pour sauter sur la
descente de lit. Lui et sa femme se trouvent côte à côte par hasard. Ils
ne se touchent pas. Il y a entre eux de la place pour un. Elle ne le
voit que de dos et peut laisser trembler ses deux seins à l’air, sans
péril.
Ainsi je m’arrange un mari commode, selon mes besoins.
Et ma jalousie ne veut pas venir.