L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 213 sur 216

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L'écornifleur

La bêtise est faite. En cinq minutes…

LII

 

LE DEMI-VIOL

 

La bêtise est faite. En cinq minutes j’ai stérilisé les efforts patients

de plusieurs mois; ma place était en ciment: Monsieur Vernet, de son

aveu, ne pouvait plus se passer de moi; j’ornais l’esprit de Madame

Vernet comme un jardin anglais, et son coeur était plus rempli qu’un

colombier de roucoulements; Marguerite m’amusait: j’ai cassé le joujou.

On va me gronder, éclater, et je courberai bas ma tête.

 

Comment ai-je fait mon compte? Ma faute m’humilie comme une faute de

style; je me trouve imbécile, grossièrement attrapé.

 

C’est le jour des Régates, la grande fête de Talléhou. Les mortiers ont

tonné. Les marins sortent de l’armoire d’extraordinaires chapeaux hauts

de forme, qu’ils portent aux premières communions, aux mariages, et

parfois le dimanche quand la pêche de la semaine a été bonne. Les

vieilles femmes ont des journaux neufs pour se garantir du soleil. Les

mâts agitent leurs drapeaux. On va lancer à la mer le canot de

sauvetage. Le brigadier de la douane mettra en joue le fusil

porte-amarre. Des courses auront lieu de nageurs, de voiliers, de

canards, en sac, à dos d’âne. Des gymnasiarques feront le soleil et des

tas de résine également espacés sur la jetée, attendent que la nuit

vienne. Talléhou fait briller ses maisons blanchies par le sel de mer.

 

Nous avons invité à déjeuner les pêcheurs Cruz. La femme ne touche à

rien. Le mari mange sans s’arrêter. Il a mis sa serviette par terre.

 

—«Mais c’est pour vous!»

 

—«Jamais je m’en sers et je veux pas la salir!»

 

—«Tais-toi, grand niais!» lui dit sa femme.

 

Elle a enfoncé la corne de la sienne dans sa gorge, et, le bout des

doigts sur la table, elle se tient raide comme une chaise, le nez

remuant, les yeux en têtes d’épingle. Cruz taille au creux de son pain

de petits cubes de mie qu’il trempe dans sa sauce, et qu’il y tourne

longuement, entêté au nettoyage de son assiette.

 

—«Finis donc, mal éduqué!» lui dit sa femme. Elle sait que dans le

grand monde on ne vide pas son verre et qu’il faut laisser de la viande

après les os.

 

Quand on veut changer l’assiette de Cruz, il proteste, et la plaque sur

son estomac.

 

—«Non, non. Elle est point sale. Ça vous donnerait de l’embernerie!»

 

—«Qu’est-ce que ça te fait? lui dit sa femme: c’est pas toi qui les

laveras!»

 

Elle donne la sienne sans regret et essuie avec son tablier celle qu’on

lui rend.

 

Cruz dépose une pincée de sel sur la nappe, l’écrase par habitude, bien

que ce soit du sel fin, et passe dessus, comme des langues, une à une,

ses feuilles de salade.

 

—«Guettez, guettez le salaud!» dit sa femme, qui tâche de piquer un

morceau de beurre avec sa fourchette.

 

—«Il faut que je vous en envoie une rognure», dit Cruz en se levant.

 

—«Vas-tu t’asseoir, effronté!» crie sa femme.

 

Mais lui, qu’incline de droite et de gauche le poids de la nourriture et

du vin:

 

—«Tu chanteras la tienne après!»

 

Il commence d’une voix endormie, les yeux baissés, bat la mesure du

pied, du coude, avec son couteau, triste, triste, et s’arrête, démâté,

vent debout, perdu au milieu des mots, en plein air, mais têtu.

 

—«Allons préparer les lanternes», dis-je à Marguerite.

 

On nous a chargés de ce soin. Au bout de l’escalier, je lui donne la

main, ainsi qu’à une fiancée. Elle entre dans ma mansarde. Elle n’y est

jamais venue, ouvre mes livres, s’assied à ma table et trouve qu’elle ne

pourrait pas écrire «droit» avec un pareil porte-plume. Le mauvais cidre

me porte à la tête. Je vais accomplir, en inconscient, quelque chose de

malpropre et de banal. Je ne prononce pas une parole. Marguerite ne

recule pas. Sans l’effarement de ses yeux, le feu de ses joues, je la

croirais indifférente. Elle me rend mes baisers par politesse peut-être

ou par peur. Elle obéit et subit. Elle m’embrasse, comme au bain elle

arrondissait les bras, à mon ordre. Ce n’est d’abord pour elle que la

continuation de mes attouchements. Je glissais ma main dans l’ouverture

de son costume, et voilà que je la porte sur le lit, la couche, la

dévêts. Elle ne sait pas; je vous dis qu’elle ne sait pas! Elle attend

et tremble un peu. Pourquoi ai-je commencé?

 

Quel est cet appétit de chair qui m’a pris soudain et qui s’en va avant

d’être satisfait? Que de fois, quand j’errais, les pieds fatigués, sur

les trottoirs, indécis, le sang chaud, accroché à des filles comme à des

buissons, il m’est arrivé d’en prendre une sans examen, par coup de

tête, et de le regretter aussitôt! Je la suivais, parce que je n’osais

pas retourner en arrière, sous les regards de tous, et, monté, je serais

parti tout de suite, si elle avait voulu me rendre mon argent.

 

Pauvre Marguerite! nous sommes lugubres. Semblable à une bête sacrifiée,

elle me regarde avec une expression d’étonnement navrante. Elle n’est

plus la forte fille des empoignements athlétiques, des courses

désordonnées. Elle est un tout petit enfant que je brutalise.

 

Au début, la douleur la fait crier:

 

—«Que j’ai mal! que j’ai mal!»

 

J’appuie deux doigts sur sa bouche. Je ne pensais pas qu’elle pût

souffrir réellement, et je me rappelais des viols de littérature dont

les victimes s’aperçoivent à peine. Quelques-unes disent: «Maman!» et

c’est tout.

 

Le lit se trouve près de la fenêtre. En levant la tête, je vois le

jardin. Monsieur et Madame Vernet sont accoudés à la barrière et font

avec le maire des projets d’illuminations.

 

Marguerite pousse un cri si inattendu que je n’ai pas le temps de le

rabattre avec la main, comme on ferme sur un oiseau la porte d’une cage.

 

—«Tu souffres donc?»

 

Elle est pâle à m’épouvanter. Oh! la résistance de cette chair tendre!

J’ai honte de mon inexpérience, comme un interne qui fait sa première

opération sur un corps vivant, avec des outils qui ne coupent pas.

 

—«Je n’en peux plus! crie Marguerite. Vous voulez donc me tuer?»

 

Elle ne me repousse pas, mais se crispe, se tord.

 

C’est trop, je me rends aussi, moi, je me retire. Entendez-vous?

lâchement, je me retire!

 

Les gros yeux doux de Marguerite me remercient. J’ai près d’elle

l’embarras d’un domestique qui a laissé tomber un bibelot de saxe et

oublie de le ramasser.

 

La chère petite n’est pas brisée.

 

—«Souffres-tu encore?»

 

—«Oh non!»

 

—«Tu ne m’aimes donc pas?»

 

—«Oh si!»

 

—«Voudras-tu être ma femme?»

 

Il est un peu tard pour lui parler de mon amour, «après», en lui

préparant un verre d’eau sucrée.

 

On entend la voix de Monsieur Vernet:

 

—«Et ces lampions!»

 

Tandis que j’en arrange:

 

—«Ce doit être mal, ce que nous avons fait là!» me dit Marguerite,

comme l’autre.

 

—«Non, on ne fait rien de mal avec son mari. Seulement, ne le raconte à

personne!»

 

—«À personne, jamais, c’est juré!»

 

—«Essuie tes yeux, vite.»

 

Car, tout de même, nous pleurons. Je pleure avec elle, comme avec

l’autre. Mon coeur de pique-assiette s’emplit et se vide ainsi que les

gobelets des fontaines publiques.