L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 156 sur 216

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L'écornifleur

Promenades et Beaux Sites

XLII

 

PROMENADES ET BEAUX SITES

 

Il n’est rien de trop simple pour la simplicité de nos goûts. Nous nous

arrêtons à chaque ferme afin de boire du lait. Marguerite seule, moins

naturelle que nous, ose avouer que le lait lui fait mal au coeur.

 

—«Votre pain est-il noir, ma brave femme?»

 

—«Oh non, Monsieur, il est bien blanc, au contraire, aussi blanc que

celui du boulanger.»

 

Nous poussons un «Oh!» de désolation.

 

La brave femme ne nous comprend pas. Elle ne nous comprend jamais. Elle

nous offre des chaises, et il faut employer la force pour qu’elle nous

permette de nous asseoir sur un banc de bois boîteux et poli comme un

front d’enfant, tant il a râpé de culottes, qui le lui ont bien rendu.

 

La brave femme demeure bouche bée, une chaise dans chaque main.

 

—«Vous seriez pourtant mieux là-dessus, dit-elle: c’est de la paille

toute neuve.»

 

Je me lève:

 

—«Écoutez, je vous en supplie, laissez-nous votre banc. Sinon, nous

nous mettrons par terre, à la turque, ou en tailleurs. Nous ne sommes

pas venus ici pour étrenner vos chaises: tenez-vous-le pour dit!»

 

J’ajoute:

 

—«Allons! donnez-nous votre pain blanc, puisque vous n’en avez pas de

noir, et apportez-nous du lait!»

 

—«C’est-il vrai que vous voulez du lait, mon petit monsieur?»

 

—«Mais, ma brave femme, vous n’y êtes plus! Quand on entre dans une

ferme, c’est pour boire du lait. Les fermes, ç’a été inventé pour que

les gens qui sont à la promenade puissent y boire du lait, quand ils

sont las et qu’il fait chaud.»

 

—«Mais, mon petit monsieur, il n’en reste plus qu’une goutte pour

mettre dans notre soupe ce soir. Les vaches ne sont pas tirées.»

 

—«Tirez-les. Nous attendrons en mangeant une omelette!»

 

—«Alors il faut que vous attendiez aussi que les poules aient pondu.

J’ons vendu tous nos oeufs au marché, hier.»

 

Je promène sur l’assistance un regard découragé.

 

—«Ce n’est pas la peine de venir à la campagne pour faire comme dans

les villes. Soit! Tordez-nous donc le cou à un lapin!»

 

—«Un lapin? mais, mon bon Monsieur, j’ons point de lapins. Qu’est-ce

que j’en ferions donc? Un lapin, ça mange comme une vache; et qué que ça

se vend? Rien du tout.»

 

—«À votre tour», dis-je à Madame Vernet, en me rasseyant.

 

Elle s’y prend mieux que moi, car, pour obtenir de la brave femme

quelque chose à manger, elle l’interroge sur ses travaux, ses habitudes,

son mode d’existence, et complimente sa bonne mine, sa corpulence.

 

—«Que vous devez sans aucun doute à l’air pur des champs!»

 

—«Oh, ma chère petite dame (elle nous trouve tous petits), j’ai pas

seulement le temps d’aller le respirer!»

 

—«Vos enfants sont toujours dehors?»

 

—«Dame! Quoi que j’en ferais donc à la maison, dans mes jambes?»

 

—«Ils doivent être vigoureux et beaux?»

 

—«Ils profitent: ce n’est pas parce que je suis leur mère, mais je vous

garantis que, le dimanche, pour aller à la messe, ils sont tapés.»

 

—«Vous en attendez encore un sous peu?» dit Monsieur Vernet en

regardant le tablier de la brave femme, tandis que Marguerite émiette du

pain aux poules.

 

—«Pardon! mon bon monsieur, pas pour le moment. Je suis restée enflée

comme ça de mon dernier!»

 

«Et pis, dit-elle, quoi que ça sert de se dégonfler à chaque fois pour

se regonfler à chaque fois? Je ne suis-t-y pas plus à mon aise en

restant toujours la même?»

 

Et elle se met à rire, agitant son ventre, secouant ses cottes blanches

de farine.

 

Monsieur Vernet longe les murs jaunis, inspecte l’intérieur d’une

armoire à lit, des casseroles, des bues, se propose d’en acheter une

pour sa cheminée, s’arrête devant les assiettes à fleurs rangées

derrière des lattes de bois.

 

—«Voulez-vous m’en vendre une, ma brave femme?»

 

—«Une assiette! pour quoi faire? Seigneur Dieu!»

 

—«Je la pendrai dans ma salle à manger, et, en la voyant, je penserai à

vous. Combien?»

 

—«Elles m’ont coûté à moi cinq sous, l’une dans l’autre!»

 

—«En voilà vingt!» dit Monsieur Vernet.

 

La brave femme se demande pourquoi on lui paie un franc tout entier une

assiette achetée un quart de franc et dans laquelle elle a mangé.

 

—«Mon bon monsieur, dit-elle, celle-là est cassée: prenez-en une

autre!»

 

Monsieur Vernet hausse les épaules. Nous sortons, mais nous reviendrons.

Nous promettons toujours de revenir.

 

—«Il n’y a pas d’embarras, dit la brave femme: revenez si vous voulez.»

 

J’offre à Monsieur Vernet de porter l’objet d’art, l’assiette. Il fait

des façons. J’insiste.