L'écornifleur
On a beau n’être pas dévot: cela…
MONSIEUR VERNET
On a beau n’être pas dévot: cela fait toujours quelque petite chose.
Marguerite a trempé sa main dans l’eau bénite jusqu’au poignet et nous
en offre. Incapable de refuser, j’essuie ma part avec mon mouchoir, et
Monsieur Vernet, moins esprit fort, laisse égoutter la sienne au bout de
ses doigts. Le premier sacrilège seul coûte. Cette insulte à l’eau
divine non suivie d’une punition immédiate nous encourage: nous pouvons
regarder l’église en amateurs, et nous serions hommes à remettre nos
chapeaux si la fraîcheur ne nous semblait douce. L’église est nue et
suintante, mais la chaire et son escalier sont d’un bois tellement vieux
que Monsieur Vernet parle hardiment de style Renaissance. Il monte en
tâtant la rampe, ouvre la porte de la chaire, égratigne les moulures,
flaire les trous de mites, et n’oublie pas de crier:
—«Mes chers frères!»
—«Oh! Victor! Oh! mon oncle,» disent ensemble Madame Vernet et
Marguerite, qui prient à genoux. Je n’en pense pas moins. Monsieur
Vernet s’en tient là. L’éclat de sa voix l’a effrayé. L’église, personne
blessée, a gémi de toute la sonorité de ses voûtes, et Monsieur Vernet
descend, penaud, sa raillerie coupée en deux.
Il regarde respectueusement des vitraux, des crosses, des agneaux frisés
aux pattes croisées sous le menton. Ces dames achèvent leur prière. Je
me promène de long en large, mon chapeau me battant les cuisses, et
j’admire le catholicisme non comme religion, mais comme poésie. Je fais
retentir aussi mes talons sur les dalles pour produire des «échos».
Nous sortons. Marguerite est déjà à son poste, la main pleine d’eau
bénite. Mais nous n’en avons pas besoin, puisque nous sortons. Nous
écartons le buste avec un merci sec, et, sous le portail même, lestés
d’une impression pénible, nous nous couvrons par un geste de défi. Notre
impertinence se redresse comme une herbe foulée. Monsieur Vernet dit
leur fait aux curés.