L'écornifleur
«Ce n’est pas poétique de coudre des boutons!»
MADAME VERNET
«Ce n’est pas poétique de coudre des boutons!»
C’est cependant nécessaire pour que les caleçons tiennent. Va-t-elle
reprendre l’argutie de l’autre jour? Elle fait, dans le tas des choses
qu’elle accomplit, pense ou exprime, le triage de celles qui sont
poétiques et de celles qui ne le sont pas. Manger des huîtres est
poétique, mais manger de la soupe ne l’est plus. Dire «Monsieur Vernet»
est distingué, et dire «Mon mari» commun. Elle pique, avec l’adresse
d’un chiffonnier, le mot «chaise» et le jette là, «côté prose», puis le
mot «siège», qu’elle dépose ici, «côté vers».
Soudain, Monsieur Vernet, du fond de sa somnolence, pareil à un oracle
que le suc des lauriers et des vapeurs méphitiques ont engourdi,
annonce:
—«Vous arriverez!»
Je l’espère, me laisse aller et conte mes rêves, en un bon fauteuil dont
je frise les glands entre mes doigts. J’ai bien dîné, et j’éprouve le
besoin d’intéresser quelqu’un à mon avenir. Mes jambes s’allongent,
prennent possession du parquet, et mes pieds remuent comme la queue d’un
chien qu’on flatte.
Je ne fume pas. On me dit que je n’ai point de défauts, et on pense que
si je crains le tabac et l’alcool, c’est non par délicatesse de
femmelette, mais par prudence de grand homme qui se ménage. Je lève mes
mains blanches pour que le sang n’ait pas la force d’y monter. On me
demande des vers.
—«Mes vers n’ont que le mérite de s’en aller tout de suite loin de ma
mémoire. Ne vaut-il pas mieux causer doucement de choses diverses, en
amis vieux déjà qui se pénètrent sans effort?»
Enfin j’ai un idéal: la pâleur de mon teint et ma tristesse en
répondent.
Ne pouvant fumer sa cigarette, Monsieur Vernet se décide à la sucer.
—«Cher! cher!» lui dit Madame Vernet.
Il continue. Ses dents mâchent des brins de tabac. Quelques-uns
s’échappent, tombent, s’accrochent comme des insectes à son gilet. On ne
sait plus s’ils viennent de sa bouche ou de son nez.
—«Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose!»
—«Non, pas ce soir. Une autre fois, quand je serai plus en train!»
Les boutons du caleçon sont au complet. Madame Vernet l’agite. Le
derrière se gonfle comme s’il y avait quelqu’un. Étourdi par la chaleur
et le peu que j’ai bu, je me le figure empli pour de bon. J’y entre
moi-même. Il est trop large, et Madame Vernet, à genoux, sa tête à
hauteur de mes hanches, serre les ficelles. Je ne ressens que l’ennui
d’être tripoté, de tourner à droite, à gauche, les mains en l’air, ou
croisées sur mon ventre. Vainement je dis:
—«C’est bon!»
et veux m’en aller à mes affaires: Madame Vernet s’obstine, rentre le
caleçon dans les chaussettes, s’écarte un peu pour voir, sans trouble,
assise sur ses talons, et pique une épingle dans son corsage.
—«Je vous demande encore pardon d’avoir terminé ce petit travail devant
vous, mais Monsieur Vernet n’a plus rien à se mettre.»
Je regarde cet homme, pris de pitié, prêt à lui offrir mon linge. Un
grotesque a pris ma place, parle en mon nom, caricaturise mes gestes,
digère et s’empâte.