L'écornifleur
Vous travaillerez à Paris.
MADAME VERNET
Vous travaillerez à Paris.
MONSIEUR VERNET
Non, ne l’empêchons pas de travailler. Je me le reprocherais toute ma
vie!
Comme il s’est fait lui-même tout seul, il veut que j’arrive à la force
du poignet.
C’est convenu. Je m’enfermerai chaque matin deux heures dans ma
mansarde. Ma tâche accomplie, je rejoindrai mes amis sur la plage.
—«D’ailleurs, dis-je, vexé qu’on m’ait pris au mot, il me reste ma
nuit.»
Ces dames sont inquiètes. Est-ce que je passerais mes nuits à veiller,
au risque de m’user la santé? C’est possible. Je ne dis pas oui. Je ne
dis pas non.
On me trouve enjoué. Je ne me réserve, par jour, que quelques regards
abattus et languissants à l’adresse de Madame Vernet. Je semble, au
milieu d’un rire, me rappeler que je suis en deuil. Je transporte les
pliants de ces dames du soleil à l’ombre, de l’ombre au soleil, selon
les heures. Quand elles se baignent, je garde leur flanelle sur le sable
et leur panier à ouvrage. Je les installe en voiture et leur donne la
main, le bras, le genou, ce qu’elles veulent. Elles disent:
«Merci»,
s’appuient à peine et rebondissent légèrement. Elles m’éventent de leur
robe, et mon nez bat des narines sur un rapide courant de parfums. Grâce
à moi, elles franchissent des haies d’où les roses sauvages les
défiaient. Nous laissons, loin derrière, Monsieur Vernet qui s’empêtre,
arrache tout, grondeur.
Je me récompense au moyen d’attouchements discrets, variés, pour ne pas
éveiller la pudeur qui dort.
Je découpe à table, et il m’est permis d’affirmer que je préside. Je
paie cet honneur en gardant les mauvais morceaux pour moi. Une fois, il
ne me resta rien. Monsieur Vernet a pris dans son assiette la moitié de
sa part et l’a mise dans la mienne. Je l’ai mangée sans dégoût,
puisqu’on était en famille. Mais je lui passe souvent mon gras, qu’il ne
se fait pas offrir deux fois. On sait que j’aime la crème, et, à chaque
dessert, la bonne, mystérieusement, pose devant moi une petite terrine,
dont j’enlève le couvercle en hésitant, en disant:
—«Qu’est-ce que ça peut bien être que ça? mon Dieu!»
C’est de la crème!
Bien que la surprise se renouvelle, je n’en reviens jamais. Les figures
s’éjouissent. Mais c’est trop de crème! Une fois de plus, on m’a pris
exagérément au mot. Sans me plaindre, j’avale ma terrine d’un trait, et
je lutte contre un commencement de mal de coeur.
La garde-robe de Monsieur Vernet devient la mienne. Si nous rentrons
mouillés, on met à ma disposition des chaussettes, une chemise, un
caleçon.
—«Il est tout neuf. Allez-vous faire le difficile? Pour un jour, vous
n’en mourrez pas!»
Je remercie; j’accepte un vieux paletot, au plus, en attendant que le
mien soit sec, mais je ne vais pas jusqu’au linge de dessous, pas encore
du moins.
On a en moi une telle confiance qu’on m’a prié de tenir la caisse.
Parfaitement!
D’abord, Monsieur Vernet ne travaille pas quand il est en vacances. Il a
dit à sa femme:
—«Tu sais, arrange-toi: je ne veux ici me mêler de rien.»
Il a dit cela pour la forme, pour la galerie que je suis. Car jamais
Monsieur Vernet ne se mêle de rien. Il s’en garde.
Or les comptes un peu compliqués ennuient Madame Vernet. Elle s’y perd,
et me crie de venir à son secours. Quand nous réglons une dépense de
lait, de fruits à l’auberge, elle me passe son porte-monnaie, «sans
faire semblant», au moment où mes mains se trouvent, par aventure,
croisées derrière mon dos. Les paysans pensent que je le tire de ma
poche. Je paie, et je demande, avant de le refermer:
—«Mesdames, voulez-vous me permettre de vous offrir encore quelque
chose?»
Comme on dit au théâtre, j’entre dans la peau du bonhomme qui régale.
J’ouvre ce porte-monnaie d’autrui avec une telle aisance que, par
imitation instinctive, les paysans ouvrent la bouche en même temps. Il
m’arrive de le mettre dans ma poche jusqu’au prochain débours. On ne
songe pas à me le réclamer. Je marchande, je fais des économies, je
calcule comme un régisseur ladre par intérêt, et, pour ma peine, je
m’accorde le mérite de ne point grappiller, de ne pas me rendre coupable
de la moindre petite volerie.