L'écornifleur
Installé, les jambes allongées, le coude dans l’embrasse, tandis qu’au
LV
ADIEU!
Installé, les jambes allongées, le coude dans l’embrasse, tandis qu’au
passage du train les pommiers courent, des poulains s’effarent, des
perdrix s’envolent, moi je me sauve!
Il était temps. Le désastre aurait éclaté. Entre deux excitants
également imprenables, je perdais la tête.
Mes amis m’ont donné ce qu’ils avaient de meilleur en eux. Ils sont bons
maintenant à mettre dans des mémoires. Afin que Marguerite m’oublie, on
lui achètera un poney, propre à la selle. Le premier amour d’une jeune
fille se passe en exercice, et le dernier d’une femme mûre en paroles.
Madame Vernet sera sage, et dira:
—«Je remercie le hasard, qui me l’avait envoyé et me le reprend. Notre
brève aventure se termine bien; une femme honnête n’en rougirait pas. Je
souffrais des nerfs, de la sensibilité: ils se calment… Je connais au
fond de moi un coin rafraîchissant où je pourrai me retirer loin de mon
mari, quand j’aurai besoin d’être seule. Il faut des souvenirs à une
femme qui vieillit. J’en ai fait ces temps-ci provision. J’ai été tentée
de me mettre au café, et je vois que je me contenterai d’un canard.»
Ainsi songera Madame Vernet dans une buée de mélancolie. C’est Monsieur
Vernet qui me regrettera le plus, à cause de l’argent qu’il m’a prêté.
Comme c’est bon d’avoir la conscience à peu près nette! Car enfin
j’aurais pu mal agir, déchirer jusqu’au coeur ceux que je n’ai
qu’égratignés. J’entends alors Monsieur Vernet:
—«Vous êtes l’amant de ma femme et vous êtes l’amant de ma nièce!»
Je sens sa lourde main sur mon épaule.
Oh! je me forme petit à petit.
L’humeur et le pays parcouru changent. Chacun des ressauts du wagon
casse un des fils qui me retenaient là-bas; celui-ci me mettait en
communication avec l’amour gris-tendre de Madame Vernet, celui-là avec
l’innocent éveil de coeur de Marguerite, cet autre avec les bons repas,
la table, le lit hospitaliers.
Tous se brisent. Les bouts s’accrochent à mon âme, et je pourrais la
secouer comme un tablier de couturière.
Mes chers amis, une dernière fois merci et adieu! Il ne me reste plus
qu’à me coller au dos cette étiquette trouvée dans le _Journal des
Goncourt_:
«À céder un parasite qui a déjà servi.»
Paris.—Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.—28107.
DU MÊME AUTEUR
Les Roses, poésies……………. (_épuisé_)
Crime de Village, nouvelles……. (_épuisé_)
Sourires pincés, 1 vol………….. 3 fr.
En préparation:
Oeuf de poule.
Le Fendeur de cheveux.
Poil de Carotte.
Vous avez terminé L'écornifleur
Jules Renard
Des livres comme celui-ci
-
Poil de Carotte
-
Un été
-
Le bœuf clandestin
-
Le chemin des écoliers
-
Les Misérables - Tome II - Cosette
-
Le Nègre du "Narcisse"
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.