L'écornifleur
Vous avez joliment engraissé depuis que vous…
MONSIEUR VERNET
Vous avez joliment engraissé depuis que vous êtes là. La mer vous a
refait le coffre. Seulement il faut manger.
Il me remplit mon assiette. En silence, nous luttons à coups de dents.
Madame Vernet répète qu’elle adore le pain dur. Monsieur Vernet lui
passe toutes ses croûtes. Mademoiselle Marguerite ajoute les siennes, et
j’offre timidement les miennes. Cela devient un jeu. Je me bourre de
mie, afin qu’elle ne manque pas de croûte, et paierais d’une indigestion
le plaisir d’éprouver la solidité de ses dents. Mais je suis vaincu par
Mademoiselle Marguerite: c’est elle qui mange le plus et fournit le plus
de croûtes. Son nez respire pour sa bouche en travail et pousse un
bourdonnement continu.
Je l’entends, mais je la regarde comme si je voulais le voir. Parfois
elle essaie de rire. C’est un drame. Elle s’étrangle. Les bouchées
remontent, ses joues s’enflent, ses lèvres s’ouvrent malgré ses efforts,
et il en sort, avec un pouffement, sur sa serviette déployée toute
grande, un jet de choses blanches semblables à la râpure de corne qu’on
met dans les boules de verre pleines d’eau pour imiter la neige.