L'écornifleur
Je te laisse, mon poète: continue!
MADAME VERNET
Je te laisse, mon poète: continue!
Et elle s’en va se promener—sans m’emmener.
Que c’est embêtant d’écrire! Passe d’écrire des vers! On peut n’en
écrire qu’un à la fois. Ils se retrouvent, et à la fin du mois on joint
les deux bouts. Et puis, il y a la rime qui sert de crochet pour tirer,
hisse! hisse! jusqu’à ce que le vers se rende, se détache entier.
Passe même d’écrire une petite nouvelle! C’est court comme une visite
de jour de l’an. Bonjour, bonsoir, à des gens qu’on déteste ou qu’on
méprise. La nouvelle est la poignée de mains banale de l’homme de
lettres aux créatures de son esprit. Elle s’oublie comme une relation
d’omnibus.
Mais écrire un roman! un roman complet, avec des personnages qui ne
meurent pas trop vite!
Mes jeunes confrères me l’ont dit:
—«Tu réussis les petites machines, mais ne t’attaque jamais à une
grosse affaire. Tu manques d’haleine, vois-tu.»
J’en conviens, j’ai besoin de souffler à la troisième page, de prendre
l’air, de faire une saison de paresse; et quand je retourne à mes
bonshommes, j’ai peur, comme si j’allais traîner des morts sur une route
qui monte, comme si je devais renouer avec une maîtresse devenue
grand’mère pendant mon absence.
Je me revois en classe après ma majorité. Mais j’ai mon oeil-de-boeuf à
côté de moi, sous la main. Des bateaux s’en vont, d’autres rentrent et
se déshabillent de leurs voiles. Le flot monte; les vieux rochers se
couvrent d’écume, pères de famille vénérables mais ivres qui
renverseraient, en buvant, de la mousse de champagne dans leur barbe.
La mer est légèrement moutonneuse. Un invisible menuisier,
infatigablement, lui rabote, rabote le dos et fait des copeaux. N’y
tenant plus, je cours rejoindre mes amis qui se baignent.