L'écornifleur
Le théâtre m’amuse toujours, quand même, et…
MADAME VERNET
Le théâtre m’amuse toujours, quand même, et un soir que vous ne saurez
pas quoi faire de vos billets…
Je ne fréquente ni auteur célèbre, ni actrice en vogue. Je connais deux
ou trois grues à cent sous et quatre ou cinq petits jeunes gens qui ont
tous beaucoup de talent, le même âge que moi et font des vers très bien.
Jamais un confrère n’a dit de mal de moi, pour cette raison que mes
confrères m’ignorent, et les huailles de la foule ne m’empêchent pas
encore de dormir. J’ai aperçu Leconte de Lisle au boulevard Saint-Michel
et François Coppée sur le pont des Arts. Si j’en parle comme de copains,
je tremble à l’idée d’aller les voir. Théodore de Banville
m’impressionne moins. Est-ce parce qu’il donne, sans morgue hautaine,
des vers à un journal quotidien de deux sous? Les autres grands hommes
ne me sont familiers qu’en photographie. J’ai eu la chance d’entendre
causer une belle et innommable actrice de l’Odéon ailleurs que sur la
scène. Elle courait derrière un omnibus, et criait au conducteur:
—«Voulez-vous arrêter? Arrêtez donc, nom de Dieu!»
Mais je trouve tant de charmes à étonner mes chers amis. Ils disent:
—«Continuez!»
clignent les yeux, sourient complaisamment, puis se regardent l’un
l’autre, en remuant la tête, comme piqués par des insectes. Je ne m’en
veux pas trop de mon inoffensive vanité. Seulement, j’ai pris une
attitude qu’il faut garder.
—«Je vous quitte; on ne s’ennuie pas en votre société, mais je suis
«obligé» d’aller voir le troisième acte de Merlinette, qu’on dit très
torsif, et de rejoindre ensuite quelques amis qui m’attendent pour
souper.»
Vainement on me tend un dernier verre de chartreuse: je me lève, content
de vivre, distingué.
«Heureux, heureux homme!» répète Madame Vernet.
Quel acte? Qui me paierait une choucroute?
Dans la rue, la pluie tombe. Au bout d’une centaine de pas, mon
pantalon, que j’ai dédaigné de relever, fait «flac, flac» sur mes
talons. Les becs de gaz brillent comme des yeux en larmes. Des gouttes
d’eau, langues humides, me font froid au cou. Je regagne ma petite
chambrette, si tiède que je crois, ouvrant la porte, non entrer, mais
continuer à être sorti, et je me couche en prenant la précaution
d’installer sur mes pieds ma descente de lit et ma valise pleine de
linge sale.. C’est lourd mais chaud, et cela fortifie les chevilles.
Ah oui! heureux homme!