L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 124 sur 216

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L'écornifleur

Celle de Talléhou est toute petite. On…

XXXVII

 

LA PLAGE

 

Celle de Talléhou est toute petite. On marche pieds nus sur un sable fin

et doux comme un ventre de femme. On se baigne sans cérémonies. Une

femme debout au creux d’un rocher, la main en garde-crottes sur ses

yeux, feint de regarder quelque chose au loin, un vapeur. On cherche.

 

Cependant elle se déshabille par escamotage: on la retrouve en costume

de bain.

 

Avec des gestes chasseurs de mouche, elle s’avance à la rencontre de la

mer. Elle pousse des cris, et s’exerce à sautiller en l’air, comme un

jouet mécanique, à se jeter sur la tête, les épaules, les seins, des

pleines mains de sable mouillé et de filandreux varech. La mer a beau

faire le chien couchant: dès qu’elle s’approche, la baigneuse s’enfuit,

plaintivement gloussante, vers son rocher.

 

C’est ainsi que se baignent presque toutes ces dames. Galamment, le

maire avait fait planter deux poteaux, tendre des cordes «pour faciliter

leurs ébats natatoires», disait-il. Elles eurent peur, non de l’eau,

mais de ces cordes, qui se tordaient comme des serpents dans leurs

jambes. En outre, elles prétendaient qu’on apprend mieux à nager sur le

bord. La mer, en colère, a roulé les cordes, arraché les poteaux,

emporté le tout.

 

Ces dames adorent les rondes entre elles, se tiennent par la main. Elles

tournent, fouettées d’éclaboussures, frénétiques avec des rires de

sauvagesses qui vont faire un bon repas, manger le missionnaire garrotté

et cuisant à petit feu.

 

De temps en temps un baigneur aimable les avertit.

 

—«Doucement, Mesdames. Pas par là: vous vous trompez. La mer est de ce

côté.»