L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 53 sur 216

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L'écornifleur

Sur la butte, encore. La nuit est…

XXV

 

SCÈNE

 

Sur la butte, encore. La nuit est tombée. Devant nous, toute la mer.

Derrière nous, le carré des pommes de terre qui remuent et l’agitation

d’ailes, le bruit de gorge des pigeons qui s’endorment. Des souvenirs de

théâtre me reviennent. Il me paraît qu’une scène se prépare, et, comme

si nous repassions nos rôles, nous nous taisons, et nous écoutons en

nous la montée lente des choses à dire. Plus tard, Madame Vernet

m’affirmera qu’elle a lutté, qu’elle s’est désespérément défendue contre

moi, son honorabilité raidie ainsi qu’un bras tendu. Et moi aussi je

lutte. J’ai traditionnellement écrit, déchiré, recommencé et enfin brûlé

une lettre que je regrette comme si j’avais mis mon coeur en cendres.

 

Par quel mot effaroucher le silence?

 

Il vaudrait mieux ne point parler, et, par un rapprochement gradué de

nos corps, faciliter la pénétration de nos pensées. Demain, nous ne

serons plus seuls!

 

Parfois, grossièrement tenté, j’ai envie de poser ma main sur le front

de cette femme, de la serrer aux tempes avec violence et de lui dire:

 

«Allons! pas tant de raisons, lève ta robe!»

 

Mais la douceur de l’air, la phosphorescence des vagues, le

recueillement de la nuit m’apeurent. Je ne me sens pas en train pour

faire le malin, et je retiens ma gaudriole, comme un homme qui perd tout

à coup sa gaîté en longeant le mur d’un cimetière.

 

Ce serait plus commode s’il s’agissait de la demander en mariage. Je me

composerais une fois de plus un ami de circonstance auquel je donnerais

toutes les qualités et un ou deux défauts. Elle me comprendrait. Nous

parlerions posément, en gens qui font une affaire pour un homme de

paille. Nous discuterions sans trouble. Elle dirait:

 

—«Habite-t-il la province? Vous savez que s’il habite la province, je

n’en veux pas. Restons-en là.»

 

Ou bien:

 

—«Fume-t-il au moins? Un homme qui ne fume pas n’est pas un homme.»

 

Ou bien encore:

 

—«Est-il brun ou blond? Je préfère qu’il soit blond. C’est peut-être

moins beau qu’un brun pour commencer, mais c’est meilleur teint, et ça

dure jusqu’à la fin.»

 

Malicieusement elle dénigrerait en lui ce qu’elle apprécie en moi. Selon

que mon ami me serait un rival ou un repoussoir par contraste,

j’avancerais ses affaires ou les déferais. Nous nous amuserions,

sérieux. Enfin, avec la gravité d’un haut fonctionnaire qui dit à

l’huissier: «Faites entrer!» Madame Vernet dénouerait la comédie

marivaudante:

 

—«Présentez cet ami!»

 

Quel échec pour lui! quelle victoire pour moi, quand je trouverais

opportun d’apparaître, matois faune qui soulève des branches!

 

Mais il ne s’agit que de l’emprunter.

 

Le menton au creux de sa main, elle m’attend. Bien que je l’aime de tout

mon coeur, je trouve son attitude disgracieuse. Elle s’est ramassée en

grenouille de jeu de tonneau, et son buste, ses reins, informe masse

d’ombre, occupent trop de place. Sa tête se détache de profil, pâlotte

de froid, silhouette à la craie sur un fond de charbon. Mon regard

glisse sur le front, tombe dans le noir de l’oeil, se relève à la pointe

du nez, ou passe entre les lèvres ouvertes comme en un cran de mire. Me

dandinant, je lui mesure des reflets de lune, comme on dispose les

rideaux d’une chambre de malade.

 

Le silence nous importune plus qu’un bavard.