L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 45 sur 216

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L'écornifleur

Elle avait lieu à la porte de…

XXII

 

LA DERNIÈRE STATION

 

Elle avait lieu à la porte de sa chambre, et je l’aurais volontiers

prolongée. Nous tenions chacun une bougie, qui s’agitait à notre

haleine. Madame Vernet, la main sur la clef, ouvrait et refermait la

porte, selon que l’entretien semblait mourir ou se ranimer. Aux

entrebâillements, j’apercevais le blanc d’un rideau, le poli rougeâtre

d’un meuble d’acajou, l’éclair d’un chandelier argenté, tout un fond de

chambre à coucher, endormie dans une lumière discrète.

 

—«Allons, bonsoir!»

 

—«Bonne nuit, à demain.»

 

—«Si nous sommes encore de ce monde!»

 

Et ainsi de suite, jusqu’à l’immortalité de l’âme, dont nous parlions

avec intérêt durant quelques minutes.

 

Comme une chatte qui flaire une attrape, elle se tenait à distance, son

bougeoir défensivement levé à la hauteur du menton; et, quand je lui

serrai la main, je la secouai avec vivacité, car une goutte de bougie

fondue et brûlante tomba sur la mienne.

 

—«Quelle femme stupide! me disais-je, en rentrant chez moi. Ne

pouvait-elle m’inviter à la suivre? Ne voyait-elle pas que j’en avais

envie? Est-ce qu’elle n’est pas l’aînée? Est-ce que je sais, moi, si je

dois ou si je ne dois pas? C’est à elle qu’il appartient de commencer,

non à moi. Avec le bonheur que nous perdons ainsi bêtement, par sa

faute, on pourrait saoûler un ange toute son éternité!»

 

J’entendais marcher Madame Vernet, et je fus pris d’une curiosité

polissonne. J’aurais bien creusé un trou dans le plancher; mais, outre

qu’on ne perce pas un plancher avec une aiguille, écouter me suffirait

et me compromettrait moins auprès de ma conscience inégalement délicate.

Ma bougie soufflée, la respiration contenue, les pieds nus, je me mis à

plat ventre, et, le front collé au parquet, sur une jointure, je suivis

Madame Vernet de l’oreille. Cela ne gênait personne. Un son me faisait

deviner une scène, et parfois tout mon corps tressaillait onduleusement.

J’entendais les pantoufles de Madame Vernet claquer, l’eau couler.

J’expliquais son remue-ménage comme un texte; j’interpolais ses silences

comme des ratures, et je traduisais à ma fantaisie.

 

—«Je la vois, me disais-je: c’est une personne propre, mais ce n’est

pas une actrice; elle ignore les crayons qui peignent les cils, le noir

de charbon, le rouge d’Orient et la graisse de cire blanche.

 

Elle n’est donc pas obligée de se débarbouiller d’abord avec une crème:

un lavage à l’eau de Cologne suffit. Elle a quelques cheveux faux, mais

elle en a un plus grand nombre qui sont vrais. Comme je n’entends qu’un

seul versement à la fois, elle ne se sert pas d’eau tiède: son médecin

lui a recommandé l’eau froide en toute saison et pour tout.

 

Elle a les seins un peu tombants et des nids dans les épaules. Cela

m’est égal, je ne m’en sers jamais. Les épaules d’une femme sont pour

ses danseurs et ses seins pour ses enfants. Elle n’est pas trop cambrée,

car plus une femme se cambre, plus son ventre ressort. Elle parfume sa

chemise d’héliotrope blanc et entre dans son lit à reculons, ce qui lui

permet de regarder longuement sa jambe, sans contredit le plus beau

morceau d’elle-même. Je m’imagine que, le matin, elle sort de ses draps

avec lenteur, afin que ces nobles jambes se découvrent, comme apparaît,

dans une inauguration officielle, le marbre lumineux d’un groupe, quand

l’ouvrier, ému, d’un geste lève la toile, au signe du président.

 

Je me redressai, et, mettant une sourdine à tous mes mouvements, je me

déshabillai avec un sourire obstiné, comme si j’allais m’étendre auprès

d’elle.