L'écornifleur
Elle est là depuis huit jours. Ma…
HENRI
Elle est là depuis huit jours. Ma plume me paraît lourde comme un
instrument de travail, et vous m’avez mis dans un tel état d’énervement
que j’ai perdu le goût des belles lectures.
MADAME VERNET
C’est ce qui me désespère. Dieu m’est témoin que je ferais à l’instant,
s’il le fallait, si c’était une chose possible, le sacrifice de mon
triste honneur pour vous sauver. Je vous le déclare sans rougir, je me
livrerais sans hésiter, quand je vous vois ainsi désoeuvré, arrêté dans
votre oeuvre par ma faute, et je cherche, oui, je voudrais trouver
l’oreiller où pourront se poser nos deux têtes.
L’oreiller où pourront se poser nos deux têtes!
J’incline la mienne sur son épaule.
—«Vous m’aimez-donc?»
—«Pas comme tu crois!»
Nous nous balançons, nous soutenant l’un l’autre, et, poursuivi, jusque
dans mes expansions, par je ne sais quel esprit de cabotinage, je
remarque dans un vieux morceau de miroir pendu à une planche l’effet de
notre accouplement.
J’ai la joue collée au cou puissant de Madame Vernet et le nez enfoui
dans l’ouverture de son peignoir.
—«Je vous crois, dis-je, et j’attendrai avec confiance; mais au moins
donne-moi tes lèvres.»
—«Tiens, tiens vite!» dit-elle, aux écoutes.
C’est une religieuse qui embrasse son cousin, à travers une grille, dans
un parloir.
Toujours prudente, elle a entr’ouvert la porte. Je ne me presse pas, et
je prends, j’aspire, ma poitrine dans la sienne, ce qu’elle m’abandonne
de souffle humide.
—«C’est ça, c’est ça que tu veux?»
—«Tais-toi!» lui dis-je, les dents serrées.
Nos lèvres se remêlent dans un baiser qui n’en finit plus, douloureux à
force d’être long, amer parce qu’après il n’y aura rien, un baiser qui
nous laisse trop le temps de penser à autre chose.
Enfin le pas de Monsieur Vernet nous dérange: en hâte nous nous
efforçons à l’insignifiance.