L'écornifleur
Êtes-vous bien? soyez franc!
MADAME VERNET
Êtes-vous bien? soyez franc!
Plus j’affirme être comme «un coq en pâte», plus elle s’excuse et
s’ingénie. Mes protestations que tout est pour le mieux l’encouragent à
trouver que tout est au pire:
—«Ah! ces marins, ce sont de braves gens, mais ne leur demandez pas
autre chose.»
Et peu à peu, nous poussant l’un l’autre, nous en arrivons à traiter
cette chambre, moi de palais, elle de taudis.
—«C’est à peu près propre, voilà tout!»
Nous perdons un temps précieux. Je dis:
—«Merci, merci, merci.»
un grand nombre de fois, sans m’arrêter, pour en finir, car la manie de
déprécier ce qu’on fait d’obligeant agace plus que celle de s’en vanter.
Nous sortons. Madame Vernet connaît le pays, m’en fait les honneurs.
D’abord elle me présente aux pêcheurs Cruz, nos propriétaires.
—«Monsieur et Madame Cruz.»
—«Monsieur Henri, un jeune ami de mon mari.»
Les Cruz, en entendant prononcer leur nom et le mien, se demandent ce
qu’on va leur faire. Je les salue de la tête: ils me le rendent du
genou. Je dis:
—«On m’a parlé de vous en des termes si excellents que je crois serrer
la main à de vieux amis.»
Est-ce que je les prends pour des confrères?
Ils répondent enfin:
—«Nous sommes ben aise!»
On ne le croirait pas. On a dû leur couper les paupières pour qu’elles
saignent ainsi. Le mari a un collier, une fourrure, un boa de barbe, et
quand il se met à rire, c’est pour si longtemps, qu’on pourrait, chaque
fois, compter toutes ses dents, une à une, et faire la preuve. Madame
Cruz, au contraire, a la bouche mince, froncée. Elle prise, et son nez
recourbé, à la pointe remuante, semble toujours en train de piquer sur
sa lèvre les brins de tabac qui retombent.
Madame Vernet leur parle avec volubilité, prend des nouvelles du
poisson, et m’explique ce que je ne comprends pas, juxtaposant les mots
difficiles.
Les pêcheurs, rouges, considèrent avec stupéfaction mon visage pâle.
J’ai les pommettes saillantes. On m’affirme que dans deux mois d’ici je
ne pourrai plus mettre mes faux-cols et que l’air de la mer aura bouché
tous les trous.
—«À tout à l’heure!» dit Madame Vernet.
Ils attendent qu’elle répète encore les noms. Nous nous apitoyons sur
leur sort. Leur hâle et leurs yeux sanglants m’ont frappé, et je crée en
moi-même un type de marin supérieur, amant de la mer, épris du péril et
du rêve, sentimental et sauvage, que je confonds maladroitement avec le
père Cruz.
Je l’admire avec effroi; je voudrais soulever son crâne, pour voir à nu
les impressions qu’ont laissées là les éléments en lutte, les spectacles
grandioses. En même temps, je fais peu de cas de ma propre personne. Que
suis-je, comparé à ces héros de tous les jours?
Madame Vernet n’est pas moins troublée, et déraisonne avec plus de
bruit.