L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 33 sur 216

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L'écornifleur

Êtes-vous bien? soyez franc!

MADAME VERNET

 

Êtes-vous bien? soyez franc!

 

Plus j’affirme être comme «un coq en pâte», plus elle s’excuse et

s’ingénie. Mes protestations que tout est pour le mieux l’encouragent à

trouver que tout est au pire:

 

—«Ah! ces marins, ce sont de braves gens, mais ne leur demandez pas

autre chose.»

 

Et peu à peu, nous poussant l’un l’autre, nous en arrivons à traiter

cette chambre, moi de palais, elle de taudis.

 

—«C’est à peu près propre, voilà tout!»

 

Nous perdons un temps précieux. Je dis:

 

—«Merci, merci, merci.»

 

un grand nombre de fois, sans m’arrêter, pour en finir, car la manie de

déprécier ce qu’on fait d’obligeant agace plus que celle de s’en vanter.

 

Nous sortons. Madame Vernet connaît le pays, m’en fait les honneurs.

D’abord elle me présente aux pêcheurs Cruz, nos propriétaires.

 

—«Monsieur et Madame Cruz.»

 

—«Monsieur Henri, un jeune ami de mon mari.»

 

Les Cruz, en entendant prononcer leur nom et le mien, se demandent ce

qu’on va leur faire. Je les salue de la tête: ils me le rendent du

genou. Je dis:

 

—«On m’a parlé de vous en des termes si excellents que je crois serrer

la main à de vieux amis.»

 

Est-ce que je les prends pour des confrères?

 

Ils répondent enfin:

 

—«Nous sommes ben aise!»

 

On ne le croirait pas. On a dû leur couper les paupières pour qu’elles

saignent ainsi. Le mari a un collier, une fourrure, un boa de barbe, et

quand il se met à rire, c’est pour si longtemps, qu’on pourrait, chaque

fois, compter toutes ses dents, une à une, et faire la preuve. Madame

Cruz, au contraire, a la bouche mince, froncée. Elle prise, et son nez

recourbé, à la pointe remuante, semble toujours en train de piquer sur

sa lèvre les brins de tabac qui retombent.

 

Madame Vernet leur parle avec volubilité, prend des nouvelles du

poisson, et m’explique ce que je ne comprends pas, juxtaposant les mots

difficiles.

 

Les pêcheurs, rouges, considèrent avec stupéfaction mon visage pâle.

J’ai les pommettes saillantes. On m’affirme que dans deux mois d’ici je

ne pourrai plus mettre mes faux-cols et que l’air de la mer aura bouché

tous les trous.

 

—«À tout à l’heure!» dit Madame Vernet.

 

Ils attendent qu’elle répète encore les noms. Nous nous apitoyons sur

leur sort. Leur hâle et leurs yeux sanglants m’ont frappé, et je crée en

moi-même un type de marin supérieur, amant de la mer, épris du péril et

du rêve, sentimental et sauvage, que je confonds maladroitement avec le

père Cruz.

 

Je l’admire avec effroi; je voudrais soulever son crâne, pour voir à nu

les impressions qu’ont laissées là les éléments en lutte, les spectacles

grandioses. En même temps, je fais peu de cas de ma propre personne. Que

suis-je, comparé à ces héros de tous les jours?

 

Madame Vernet n’est pas moins troublée, et déraisonne avec plus de

bruit.