L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 31 sur 216

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L'écornifleur

Je suis laide, n’est-ce pas?

MADAME VERNET

 

Je suis laide, n’est-ce pas?

 

HENRI

 

Oh! Madame!

 

Je lui baise le bout de ses gants décolorés, et garde, aux lèvres, un

goût de pâte graveleuse.

 

XVIII

 

JAMAIS AU NIVEAU DE LA MER!

 

À Tallehou, ma mansarde sent le bois neuf et la peinture fraîche. Une

fenêtre étroite donne sur le petit port, une lucarne découpe une carte

de visite de ciel, un oeil-de-boeuf s’ouvre sur la mer. Je pousse ma

table contre le mur, sous l’oeil-de-boeuf, et, solidement assis, je

regarde la mer avec fixité.

 

J’ai l’air de dire:

 

—«À nous deux!»

 

Mais elle tient plus longtemps que moi. Mes yeux se brouillent comme

sous un jet de verre d’eau froide, et les comparaisons neuves ne me

viennent pas. Je fais appel à des mots si magnifiques que deux de leur

taille rempliraient un hexamètre. Plutôt, la mer m’hypnotiserait,

m’abrutirait doucement. Elle moutonne à peine. Ses petits flots

grimacent. En ce moment, elle ne me donnerait pas quinze lignes de

copie. Aussi je m’y prends mal. Regarde-t-on la mer par un

oeil-de-boeuf?

 

La maison appuie son flanc gauche à une énorme butte cubique qui la

protège, elle et son jardin, contre les vents et les vagues. Je monte

sur la butte. Elle est tout entière plantée de pommes de terre, dont les

feuilles, j’en suis sûr, me feront songer, quand la nuit viendra, à

quelque peuple de lapins qui broutent et remuent les oreilles.

 

Devant la mer, mon embarras recommence. Ma langue ne rend qu’un

clappement sec. La mer lèche les rochers, bave, crache dessus: c’est

entendu. Ils apparaissent comme des tritons, des titans foudroyés, des

animaux préhistoriques, des moutons: parfait! Le flot et la pierre se

collettent—bravo!—se cramponnent, écument et grondent—tout va

bien!—Mais j’ai vu ça partout, et je demande une sensation qui me soit

propre. La Grande Bleue me désespère, car je ne peux lui offrir une

image de mon crû. Mieux vaudrait lire une page de Pierre Loti.

 

En somme, je la trouve bien. Elle m’est sympathique, et j’aime autant la

voir qu’autre chose; mais je la souhaiterais (comment dire cela?) un peu

plus pareille à une belle montagne. Je lui reproche de manquer de pics

neigeux comme j’en ai vu en gravure. Oui une montagne «m’irait mieux»,

édentée et garnie de petits villages, blancs comme des dés de trictrac.

 

Sans doute, je reviendrai sur ces impressions, mais la trivialité de ce

que la mer me fait éprouver m’exaspère contre elle. Nous ne nous

comprenons pas. Un bateau va pêcher des brèmes, toutes voiles dehors:

c’est un oiseau qui, les jambes trop courtes, marcherait avec ses ailes.

Cet autre bateau rentre au port, et rappelle une vieille femme qui a

relevé sur sa tête son jupon où souffle le vent. Un torpilleur manoeuvre

au loin: gros cigare. Le Nautilus de Jules Verne m’a causé plus

d’étonnement. Je repousse ces communes associations d’idées: elles

rebondissent sur moi comme des boules de bilboquet. La camelote des

comparaisons encombre ma mémoire. À chaque vision correspond son

expression d’usage: le varech est une chevelure de noyé, et le homard

est le cardinal des mers!

 

Heureux ceux qui peuvent dire simplement d’une belle chose:

 

—«Voilà une chose qui est belle!»

 

J’y renonce. Je m’assieds sur un banc qui sera plus tard le banc des

«Larmes», et, la tête dans mes mains, je fais noir en mon cerveau, et

j’assiste, résigné, comme aux ébats de gamins qui ne peuvent pas se

tenir en place, à la danse des publiques hyperboles.

 

Je me désole de ne pas pouvoir rester un instant au niveau de la mer.