L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 65 sur 216

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L'écornifleur

La sécurité de mon parasitisme est compromise.…

XXVI

 

JE RESTE

 

La sécurité de mon parasitisme est compromise. J’ai dispersé les plumes

de mon nid douillet. Il va falloir déguerpir. Mais je ne regrette pas

seulement Madame Vernet; je regrette encore ce bien-être, cet état

d’esprit où je me sentais chez moi, cette aisance des gestes et de la

parole, ces chatouillements à ma vanité, cette admiration crédule que je

savourais, la bouche en suçoir. Je regrette les causeries sentimentales

où ma personnalité, comme un ventre plein, prenait des poses libres, où

je me communiquais en manches de chemise. Plus que la nourriture du

corps, je regrette les compliments point ironiques, les exclamations,

les signes d’assentiment, les «vrai, on peut dire que vous en avez,

vous, du talent!» Je regrette les prédictions qui mettaient l’avenir à

mes pieds, comme un tapis.

 

Je fais ma malle, je place, déplace mes trois paires de chaussettes. Un

caleçon en mains que je ne me décide pas à caser, je souris à mes

souvenirs. Je traîne de temps en temps ma malle sur le plancher, afin

que Madame Vernet devine mon projet de départ, et, au moyen d’un cri

d’angoisse, s’y oppose.

 

Je la ferme avec bruit, m’assieds sur le couvercle et regarde les filets

qui pendent aux murs, les lignes roulées sur leurs cadres de bois, les

lampions qui servent à tous les quatorze-juillet, les drapeaux

chiffonnés qu’on a jetés dans un coin comme après une bataille pour

rire. C’est bien de ma faute si ce qui arrive arrive. Je paie ma

butorderie. Je partirai, mais des lâchetés attendent ma résolution au

passage. Madame Vernet ne m’a pas formellement donné congé. Je peux lui

tendre la main, «sans avoir l’air de rien.» Elle oublierait certaines

injures et ne se rappellerait que les plus flatteuses. Si elle hésitait,

je lui dirais:

 

—«Montrez que vous êtes une femme d’esprit»,

 

pour en obtenir une bêtise?

 

En suis-je à une humiliation près? Quand une femme vous donne un

soufflet, on attrape son bras au vol, et on le tord jusqu’à ce qu’elle

reconnaisse qu’elle voulait caresser.

 

Ainsi je faisais le compte de mes chances de disgrâce, rouvrant ma malle

pour la refermer, oubliant cette fois une chemise, et cette autre, un

compartiment entier. Je préparais ma réponse à cette question:

 

—«Qu’est-ce que vous avez remué toute la la nuit?»

 

—«J’ai fait ma malle!»

 

Je laisserais tomber ce magique «J’ai fait ma malle» sans chercher à

produire un effet, sans tristesse d’apparat.

 

Pouvais-je prévoir que Madame Vernet trouverait un mot d’esprit et de

coeur, un mot fondant dont la saveur se répandrait presque

matériellement en moi, et que je goûterais comme un communiant?

Pouvais-je espérer qu’elle me dirait, innocente et subtile:

 

—«Restez pour mon mari!»