L'écornifleur
La sécurité de mon parasitisme est compromise.…
XXVI
JE RESTE
La sécurité de mon parasitisme est compromise. J’ai dispersé les plumes
de mon nid douillet. Il va falloir déguerpir. Mais je ne regrette pas
seulement Madame Vernet; je regrette encore ce bien-être, cet état
d’esprit où je me sentais chez moi, cette aisance des gestes et de la
parole, ces chatouillements à ma vanité, cette admiration crédule que je
savourais, la bouche en suçoir. Je regrette les causeries sentimentales
où ma personnalité, comme un ventre plein, prenait des poses libres, où
je me communiquais en manches de chemise. Plus que la nourriture du
corps, je regrette les compliments point ironiques, les exclamations,
les signes d’assentiment, les «vrai, on peut dire que vous en avez,
vous, du talent!» Je regrette les prédictions qui mettaient l’avenir à
mes pieds, comme un tapis.
Je fais ma malle, je place, déplace mes trois paires de chaussettes. Un
caleçon en mains que je ne me décide pas à caser, je souris à mes
souvenirs. Je traîne de temps en temps ma malle sur le plancher, afin
que Madame Vernet devine mon projet de départ, et, au moyen d’un cri
d’angoisse, s’y oppose.
Je la ferme avec bruit, m’assieds sur le couvercle et regarde les filets
qui pendent aux murs, les lignes roulées sur leurs cadres de bois, les
lampions qui servent à tous les quatorze-juillet, les drapeaux
chiffonnés qu’on a jetés dans un coin comme après une bataille pour
rire. C’est bien de ma faute si ce qui arrive arrive. Je paie ma
butorderie. Je partirai, mais des lâchetés attendent ma résolution au
passage. Madame Vernet ne m’a pas formellement donné congé. Je peux lui
tendre la main, «sans avoir l’air de rien.» Elle oublierait certaines
injures et ne se rappellerait que les plus flatteuses. Si elle hésitait,
je lui dirais:
—«Montrez que vous êtes une femme d’esprit»,
pour en obtenir une bêtise?
En suis-je à une humiliation près? Quand une femme vous donne un
soufflet, on attrape son bras au vol, et on le tord jusqu’à ce qu’elle
reconnaisse qu’elle voulait caresser.
Ainsi je faisais le compte de mes chances de disgrâce, rouvrant ma malle
pour la refermer, oubliant cette fois une chemise, et cette autre, un
compartiment entier. Je préparais ma réponse à cette question:
—«Qu’est-ce que vous avez remué toute la la nuit?»
—«J’ai fait ma malle!»
Je laisserais tomber ce magique «J’ai fait ma malle» sans chercher à
produire un effet, sans tristesse d’apparat.
Pouvais-je prévoir que Madame Vernet trouverait un mot d’esprit et de
coeur, un mot fondant dont la saveur se répandrait presque
matériellement en moi, et que je goûterais comme un communiant?
Pouvais-je espérer qu’elle me dirait, innocente et subtile:
—«Restez pour mon mari!»