L'écornifleur

Jules Renard · Annexe

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L'écornifleur

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III

 

BOUTON PAR BOUTON

 

À chaque rencontre, comme on reprend aux dernières mailles une dentelle

interrompue, la conversation nouvelle se raccroche aux derniers mots de

la précédente. Expérimentés, nous n’allons pas vite. Une fois, Monsieur

Vernet dit son âge; une autre fois, le chiffre de ses appointements:

15,000 francs. De plus, il est intéressé dans les affaires. Elles vont

bien. Mais «ce qu’il y a d’agréable» c’est qu’il a droit à deux mois de

congé par an. Lentement, je reconstruis sa vie. Aujourd’hui il m’apprend

le petit nom de sa femme: Blanche. Elle a oublié de lui changer ses

manchettes. Il serait plus expansif si j’étais moins discret. Mais je

n’ai pas l’habitude de me jeter à la tête des gens.

 

Je ne le fais que par exception.

 

Tantôt, obstinément silencieux, j’affecte de ne rien entendre; tantôt je

coupe net une confidence, en toussant.

 

Si Monsieur Vernet me demande:

 

—«Vous avez sans doute quelque emploi?»

 

je réponds:

 

—«C’est peu de chose: j’élève trois petits lapins.»

 

Monsieur Vernet feint de comprendre, «puisqu’il aime tout ce qui est

original».

 

—«Et vos petits lapins vont bien?»

 

—«Ils sont charmants et forment un triple étage. L’aîné a la tête de

plus que le cadet, le cadet la tête de plus que le troisième. On me les

prête tous les matins.»

 

—«Je vois: vous êtes professeur libre.»

 

—«Oh! tout à fait libre. Les pauvres petits et moi, nous nous sommes

bien ennuyés ensemble. Mais il faut aider ma famille à me faire vivre.

Voilà qu’ils sont à point pour entrer au lycée. Quel dommage! j’avais

comme vous deux mois de congé, et, en outre, toutes mes soirées à moi,

ce qui me permettait de travailler.»

 

Je répète le mot «travailler» en exagérant la voix et le geste. L’heure

est-elle venue de dire à quoi?