L'écornifleur
Regardez sa bonne figure.
MADAME VERNET
Regardez sa bonne figure.
J’aperçois la bonne figure. Un boeuf est monté en seconde. Le petit
train s’avance avec des précautions, des temps; mais on ne le prend pas
au sérieux, et les quatre ou cinq voyageurs sont descendus, tirant
leurs paquets, qu’il remue encore. Il pousse des cris aigus comme un
maître d’école qui ne parvient pas à dominer sa classe.
Pendant que la famille s’embrasse, je me tiens à l’écart, et je
demanderais à Monsieur Vernet sa couverture de voyage, pour me donner
l’air d’en être aussi, moi, de la famille. Je trouve les effusions de
mauvais goût, et je crierais:
—«Je suis là; il y a quelqu’un qui vous regarde: contenez-vous.»
Madame Vernet a une crise quand elle embrasse Mademoiselle Marguerite.
Elle dit:
—«Oh! ma grande fille!»
pleure, pâlit, se trouve mal. Monsieur Vernet la conduit au cabinet du
chef de gare, si j’ose m’exprimer ainsi. Elle s’assied. Cela va mieux.
—«C’est les nerfs!» me dit monsieur Vernet qui lui tient la main. Il
lui passe sur les tempes un mouchoir grisaillé, un mouchoir qui a fait
un long voyage.
Je réponds:
—«Oui, c’est les nerfs: ça ne sera rien».
Toute l’administration du chemin de fer est rangée autour de nous,
compatissante. Chacun pense, comme moi, que cela ne peut pas être
grand’chose. Mademoiselle Marguerite, un sac de cuivre rouge sur le
ventre, dit par intervalles égaux:
—«Comment vous portez-vous, ma tante?»
L’effet qu’elle a produit sur sa tante l’a d’abord étonnée, et une
grosse envie de pleurer contenue lui gonfle les lèvres, bouffit les
joues: les yeux vont disparaître.
Madame Vernet reprend ses sens, un à un, y compris le sens du ridicule,
qui plus que les autres lui a fait défaut. J’interroge Mademoiselle
Marguerite.
—C’est la première fois que vous venez à la mer?»