L'écornifleur
«Quelle impatience! donnons-lui le temps. Qu’elle monte, se couche
HENRI
«Quelle impatience! donnons-lui le temps. Qu’elle monte, se couche
voluptueuse, sur les galets, comme une femme qui se plaît à palper les
os de son amant; qu’elle caresse le pied du fort, se coule derrière la
digue, et étende sur ce vilain fond noir sa langue d’animal monstrueux,
aplatie et miroitante!»
Je jouis de ma métaphore rococo. Madame Vernet tend l’oreille, ondule
son cou un peu gras et remue les lèvres comme si elle suçait des
paroles. Déjà je redoute la mer, la merveille de ce monde qui a causé le
plus de délires. De nouveau le petit train nous vanne sur les
banquettes, entre des rails trop larges qui n’ont pas été faits à sa
mesure. Il sent Talléhou, salue du sifflet les gens qu’il dépasse et
communique sa gaîté aux voyageurs.
Madame Vernet se prépare. Son âme retombe au milieu des ombrelles, des
cannes, des manteaux de voyage, des paquets dont les ficelles «toujours
utiles» seront conservées avec soin.
Elle se regarde dans une glace de poche:
—«Je suis affreuse!» dit-elle.
Les larmes, ces douces larmes qu’elle versait à la vue de la mer, se
sont traînées comme des limaces sur ses joues poussiéreuses et les ont
zébrées de barres. Heureusement, elle a son citron. Elle le partage en
deux, m’en donne une moitié et se débarbouille avec l’autre. Elle a beau
faire, on voit aux coins de ses yeux, de ses lèvres, ces apparences
innommables qu’on trouve sur les tables de restaurant mal essuyées.
C’est une leçon pour moi. Je ne me sers pas de mon citron et préfère
rester franchement sale. Il me semble que ça doit moins se voir.