L'écornifleur

Jules Renard · Chapitre 214 sur 216

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L'écornifleur

Le bateau glisse sous l’impulsion régulière de…

LIII

 

ANIMAL TRISTE

 

Le bateau glisse sous l’impulsion régulière de ma godille, loin du bruit

de la fête. Un pêcheur qui vient de poser ses claies pour la nuit me

crie:

 

—«Dépassez pas les balises! y a du courant. Vous pourriez point

revenir!»

 

Les bouées blanches ou noires tirent sur leurs chaînes qui grincent. Au

bout d’une balise, un cormoran endormi digère.

 

Qu’est-ce que j’aurais de mieux à faire?

 

Gagner le large? me perdre?

 

Combien de temps Marguerite se taira-t-elle? Si elle parle, quel

scandale! Sans doute, elle ne peut plus appartenir qu’à moi. Je suppose

que Monsieur Vernet dise:

 

—«C’est un garçon un peu pressé!»

 

Madame Vernet dira:

 

—«C’est un misérable!»

 

Donne-t-on sa nièce à un misérable qu’on aime peut-être? Enfin je ne me

sens pas du tout mariable. Des transes couleur de rouille s’amoncellent

en mon esprit et j’appréhende l’orage. Je frôle des rochers qui portent

des noms redoutables. Depuis l’éternité qu’ils sont là, chacune de leur

pointe a peut-être troué un ventre de barque. Parfois un choc me

déséquilibre, jette ma godille à l’eau. Je mouille mon front, mes

tempes, et mon envie se passe de m’égarer sur la mer. J’ai l’oeil sur

les balises, prêt à virer de bord.

 

Des mouettes effarouchées s’éparpillent dans l’air comme des papiers.

 

Je fais des projets et m’arrête à celui dont la banalité me garantit la

réussite. Mon bateau, plus léger, retourne au port. Je fouille du plat

de ma godille l’eau résistante. Un peu étourdi par le balancement, je me

récite des vers, et, n’ayant rien de bon à me dire, je demande à mes

poètes préférés de penser et de parler pour moi.

 

La vague s’amincit, le bateau oscille à peine. Mon coeur, un instant

soulevé de dégoût, retombe et se repose.