L'écornifleur
Le bateau glisse sous l’impulsion régulière de…
LIII
ANIMAL TRISTE
Le bateau glisse sous l’impulsion régulière de ma godille, loin du bruit
de la fête. Un pêcheur qui vient de poser ses claies pour la nuit me
crie:
—«Dépassez pas les balises! y a du courant. Vous pourriez point
revenir!»
Les bouées blanches ou noires tirent sur leurs chaînes qui grincent. Au
bout d’une balise, un cormoran endormi digère.
Qu’est-ce que j’aurais de mieux à faire?
Gagner le large? me perdre?
Combien de temps Marguerite se taira-t-elle? Si elle parle, quel
scandale! Sans doute, elle ne peut plus appartenir qu’à moi. Je suppose
que Monsieur Vernet dise:
—«C’est un garçon un peu pressé!»
Madame Vernet dira:
—«C’est un misérable!»
Donne-t-on sa nièce à un misérable qu’on aime peut-être? Enfin je ne me
sens pas du tout mariable. Des transes couleur de rouille s’amoncellent
en mon esprit et j’appréhende l’orage. Je frôle des rochers qui portent
des noms redoutables. Depuis l’éternité qu’ils sont là, chacune de leur
pointe a peut-être troué un ventre de barque. Parfois un choc me
déséquilibre, jette ma godille à l’eau. Je mouille mon front, mes
tempes, et mon envie se passe de m’égarer sur la mer. J’ai l’oeil sur
les balises, prêt à virer de bord.
Des mouettes effarouchées s’éparpillent dans l’air comme des papiers.
Je fais des projets et m’arrête à celui dont la banalité me garantit la
réussite. Mon bateau, plus léger, retourne au port. Je fouille du plat
de ma godille l’eau résistante. Un peu étourdi par le balancement, je me
récite des vers, et, n’ayant rien de bon à me dire, je demande à mes
poètes préférés de penser et de parler pour moi.
La vague s’amincit, le bateau oscille à peine. Mon coeur, un instant
soulevé de dégoût, retombe et se repose.