L'écornifleur
À Fond de Cale
XX
À FOND DE CALE
Dans le petit port, la mer se gonflait sensiblement au soupir du flux,
et, après des hésitations timides où s’essayaient ses forces, soulevait
une à une les barques échouées. Elles semblaient se réveiller, et, comme
de gros insectes noirs surpris par l’eau, faire effort pour reprendre
pied. Des femmes assises sur leurs paniers attendaient les pêcheurs de
congres. On apercevait déjà le premier au phare de Rocmer. Ses quatre
voiles dehors, poussé par le flot, par la brise, cherchant le vent avec
le moins d’écart possible, il grandissait et décroissait dans le raz
sans cesse en colère. Il dépassait les bouées, les balises, et,
s’acculant au flot, prenait son élan, entrait au port, et, tandis que
ses voiles s’abattaient avec un grand bruit doux, venait adroitement
toucher la cale de son nez, sa vitesse morte.
—«Il a le ventre lourd, disaient les femmes. Vous l’avez empli.»
Mais les marins ne répondaient pas.
Cuivreux, avec des barbes comme des herbages, pareils, sous leurs capots
enduits d’huile cuite, aux Esquimaux qu’on voit sur les images, comme
habillés de zinc jaune, trempés et laissant, les bras écartés,
s’égoutter leurs doigts, ils attendaient que toutes les marchandes
fussent là. Parfois ils se passaient leur manche de toile cirée sur les
yeux.
Un petit mousse était couché dans leurs jambes, endormi de harassement.
La vente commença. Passés de mains en mains, les congres, grands comme
des hommes, étaient jetés sur une large table où ils rebondissaient et
glissaient, ranimés une seconde, la gueule fermée parfois sur un hameçon
qu’on n’avait pu arracher. Tous portaient au flanc la trace du coup de
gaffe qui les avait halés à bord. Les plus petits étaient vendus deux
par deux, en frères. Aux gros on faisait les honneurs d’une enchère
privée.
—«Et stilà, disait le patron, qué qui vaut?»
On ne se décidait pas. Chaque marchande laissait venir sa voisine, et
craignait d’offrir trop.
—«I vaut rien, donque?»
Mais, sans doute, c’était une feinte, car, soudain, l’enchère montait,
sou par sou, jusqu’à cent, et au-delà montait encore, cinq sous par cinq
sous.
Le patron s’échauffait, frappait la table de ses poings, salivait avec
abondance, et, les jarrets fléchis, faisait de brusques inclinaisons de
tête. Les marchandes ne parlaient pas et ne surenchérissaient qu’au
moyen de rapides clins d’yeux. Quand elles voulaient s’arrêter, elles
baissaient les paupières, prenaient une mine désintéressée, avec l’air
d’être ailleurs. Au vol, le patron attrapait les signes.
—«Cinq francs dix sous, que l’on dit.»
—«Cinq francs quinze sous.»
—«Six francs! Vous êtes deux».
—«Six francs cinq sous.»
—«C’est-il tout?»
—«Six francs cinq sous à la Marie!»
D’autres bateaux arrivaient, se rangeaient à la cale, et «espéraient»
leur tour.
Les marins se posaient des questions sournoises, regardaient les ventres
des bateaux, ou, sans gestes inutiles, se racontaient leurs aventures de
nuit.
Bien qu’elles fussent toutes les mêmes, ils s’y intéressaient
réciproquement.
Tout à coup, une voix de patron s’élevait, brutale et jurante:
—«Nom de Dieu! j’aimerais mieux le jeter à la mé que de vous le laisser
pour ce prix-là!»
Et, prenant le congre par la queue, il le brandissait comme une arme
menaçante. Mais les femmes, qui savaient les autres bateaux chargés,
souriaient, goguenardes.
—«C’est-il pas un vol?» disait le patron, en cédant le congre, tandis
que Madame Vernet, au bout de son cantique, le résumait en cette stance:
—«Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que tout marin doit
être un peu poète!»
La vente, maintenant lente, s’éternisait.
Cependant Madame Cruz fut assez hardie pour acheter, d’un seul coup, la
pêche d’un bateau tout entière. Tandis que, courbée, elle palpait les
congres, pesait du doigt sur leur ventre blanc et élastique, le petit
mousse couché dans les cordes regardait ses gros bas de laine tricotée
et ses mollets comparables à des pieux.
La mer avait fini de monter. De larges ondoiements tremblaient sur elle,
et s’en allaient mourir là-bas, au fond du port, tout près des laveuses
de linge. Du haut du quai, des gamins halaient leurs lignes et faisaient
sauter hors de l’eau les plies plates et ovales, dont le ventre brillait
comme une glace à main. Leur vente faite, les bateaux de congres
venaient s’accrocher à leurs anneaux en bêtes dociles, et on entendait
tomber les lourdes ancres éclaboussantes.
Les marins se passaient encore les souvenirs semblables qui leur
revenaient de la nuit, et chacun, juge en sa cause, se mesurait
consciencieusement le blâme ou l’approbation pour telle manoeuvre. Ils
s’écoutaient avec patience, et, n’étant préoccupés que de leur propre
pêche, ils n’avaient point à se contredire.
Les femmes recouvraient de glu les paniers où s’enroulaient les congres
à expédier. C’était le coup de feu. Il s’agissait d’arriver avant le
départ du train. Silencieuses, elles coupaient la paille, ficelaient les
paniers, accrochaient les étiquettes, en supputant. Des mouettes au cri
rauque planaient, haut d’abord, puis se rapprochaient et rétrécissaient
leurs cercles autour de la tache rouge d’une tripe de poisson flottante.
D’un coup de bec, elles s’enlevaient et s’évanouissaient comme des
éclairs blancs.
Il ne restait plus personne sur la mer. Elle berçait tous les bateaux du
petit port, les endormait. Puis, comme une nourrice qui s’éloigne, elle
redescendit. Elle s’en alla doucement, sur la pointe du flot. Leur crise
de déhanchement calmée, les bateaux s’immobilisèrent, accroupis sur leur
ventre et leurs pieds courts.
Comme le reflux emportait la mer, la surexcitation de Madame Vernet et
la mienne diminuaient.