L'écornifleur
Je Dis Quelque Chose
XII
JE DIS QUELQUE CHOSE
—«Voyons, Monsieur Henri, dites-nous quelque chose.»
On insiste. Monsieur Vernet frappe trois coups sur ma poitrine, côté du
coeur, et malignement me demande:
—«Qu’y a-t-il là?»
Là, ma redingote se gonfle en une boursouflure rectangulaire et dessine
les contours d’un calepin. Monsieur Vernet a mis le doigt sur la boîte
aux vers et l’exige. Je ne fais pas de grimaces et suis capable de dire
des vers autant qu’on en veut. Je me détourne pour ouvrir ma redingote,
sans que Monsieur et Madame Vernet s’aperçoivent que je n’ai pas de
gilet et que ma chemise n’est point empesée, les plastrons raides
m’étant insupportables. L’élastique de mon calepin montre ses
vermisseaux de caoutchouc. Mais il est plein de poésie jusqu’aux
tranches. Il en a dans ses poches. On en trouverait au dos d’une note de
blanchisseuse. En train, lancé, n’écrirais-je pas sur une tête chauve?
Je dispose mes papiers sur la table, au choix, après avoir écarté les
assiettes et essuyé avec ma serviette des taches de sauce.
—«Qu’est-ce que vous voulez? du gai, du triste?»
—«Du gai, du gai!» dit vivement Monsieur Vernet. Mais Madame Vernet le
reprend, délicate:
—«J’espère que Monsieur Henri nous donnera des deux, et plusieurs fois
de chaque.»
—«Mais par quoi commencer?»
—«Ah! cela, c’est votre affaire.»
—«Je suivrai donc l’ordre en usage au Théâtre-Français. Quand on donne
deux ou trois pièces, on termine par la plus joyeuse. L’esprit se
débarbouille des tristesses du drame dans l’eau vive de la comédie. Mais
je vous préviens que si je récite relativement assez bien les vers des
autres, je lis fort mal les miens!»
Monsieur Vernet répond:
—«Qu’à cela ne tienne, mon ami. Si vous préférez nous dire des vers des
autres, faites comme il vous plaira.»
Sa femme, décontenancée, va le gronder, et je sens sous la table un
remue-ménage de pieds.
—«Ne faites pas attention, Monsieur Henri, dit-elle. Nous vous
ouïssons.»
—«Allez-y», dit Monsieur Vernet.
Je commence en fixant le fumivore de la lampe. Tantôt je m’arrête à
chaque fin de vers, à chaque hémistiche, souvent ailleurs: j’ai l’air de
bégayer; tantôt un courant m’entraîne: je flotte à l’aventure. Ici les
mots me paraissent pléthoriques de sens, et ma voix se traîne dessus
pour les écraser, en faire jaillir l’idée, le jus et le suc. Plus loin,
une pudeur me prend. Ce que je dis ne peut être que banal. Je n’y tiens
pas. Je le prodigue, en veux-tu, en voilà. C’est de la monnaie de cuivre
plate. Je n’ai qu’à renverser la bouche comme un pot, et cela tombe et
se répand. Pouvait-on espérer qu’il sortirait un bruit si continu d’un
garçon aussi maigre?
Monsieur Vernet a planté son couteau dans une rainure de la table et le
fait vibrer avec précaution. Il lui faut cette musique sourde à mes
vers.
Madame Vernet murmure:
—«Mais c’est qu’ils sont jolis, ces vers-là!»
Et, après un silence:
—«Ils ne sont pas jolis: ils sont beaux.»
Parfois, je ne dis plus rien:
—«C’est fini?»
—«Oui, c’est fini.»
—«Ah! très bien, très bien.»
Monsieur Vernet fait vigoureusement vibrer son couteau, et applaudit,
trois doigts de sa main droite claquant sur le dos de sa main gauche.
—«Savez-vous que vous êtes un vrai poète?» me dit Madame Vernet en
hochant la tête.
—«Puisque celle-là est finie, à une autre,» dit Monsieur Vernet.
—«Oh! je veux bien, moi.»
Et, de nouveau, je vais me remettre à ronronner, la jambe droite en
avant, le regard perdu. Déjà je me balance.
—«Une goutte de brandy! m’offre Monsieur Vernet: ça fait du bien quand
on parle longtemps.»
Mais pourquoi m’efforcer de faire de cette scène une évocation risible?
J’étais sincère. Je le suis toujours quand je dis des vers. Monsieur et
Madame Vernet ne se moquaient pas. Les sons musicaux planaient autour de
nous. Nous trouvions mélancolique le grincement d’une persienne, et nous
écoutions le sifflement d’un bec de gaz comme le soupir d’un être cher.
Monsieur Vernet se sentait tout chose. Madame Vernet ne savait pas ce
qu’elle avait. Je comptais au plafond des crottes de mouches, mondes
stellaires. Le vacillement du fumivore, c’était l’ébranlement d’une
voûte céleste. Nos âmes libres, désemprisonnées, se hissaient au dehors
et frissonnaient doucement.