La mélancolie du kangourou (French Edition)
8. Trouver le temps long
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Trouver le temps long
Presque trois semaines se sont écoulées depuis l’enterrement. Antoine s’isole la plupart du temps dans leur chambre. Il s’allonge sur le lit, les bras le long du corps et les yeux au plafond. Comme par mimétisme. Dans la même position qu’elle. Son regard est vide ou glacial, selon. Cela affole sa mère, qui se demande comment il va pouvoir s’en remettre. Jacques, lui, a bien du mal à s’en sortir à Bordeaux. Heureusement que Manuella est là. En plus du ménage quotidien, elle cuisine pour lui.
Simone sait qu’elle va bientôt devoir rentrer et elle est très inquiète. La petite Lou a un sommeil difficile. Elle se réveille cinq fois par nuit en moyenne et peine à s’endormir le soir. C’est même de pire en pire. Simone est épuisée, mais elle accomplit ses tâches avec patience, très consciencieusement. Elle aide son fils, c’est naturel. Et elle est tellement heureuse d’être grand-mère ! Elle aurait bien sûr rêvé d’autres conditions… Les circonstances l’obligent à jouer un rôle de mère de substitution. C’est lourd à porter. Et Lou ne s’y trompe pas. Elle pleure beaucoup. Elle ne doit pas comprendre pourquoi celle qui l’a portée, caressée à travers la paroi de son ventre, celle qui lui parlait de sa voix douce, celle qui l’a aimée dès qu’elle a su qu’elle était là, n’est pas là… Elle ne doit pas comprendre non plus pourquoi celui qu’elle entendait si souvent et qui lui parlait aussi, qui posait ses mains sur elle, n’est pas là lui non plus, ou du moins n’est plus comme il était. Il a changé… Sa voix est dure et ne s’adresse pas à elle. Et surtout, Simone le voit bien, il ne supporte pas les pleurs du bébé. Il n’en peut déjà plus… Il est fatigué. Et pourtant il ne se lève pas la nuit. Il ne dort que sous somnifères. Sa mère l’a obligé à aller consulter le médecin. Celui-ci lui a donné un arrêt de travail, même s’il est en congé paternité.
Hier, Simone a forcé Antoine à prendre Lou dans ses bras. Elle ne lui a pas donné le choix, elle espérait créer un déclic. Comme il était assis dans le fauteuil (elle aurait eu peur qu’il la fasse tomber s’il avait été debout, alors elle a pris les précautions réservées habituellement aux enfants), elle lui a déposé sa fille dans les bras. Il l’a tenue quelques minutes, oh pas longtemps… et surtout, il n’y avait pas la moindre once de tendresse dans ses yeux. Il avait un regard vide. Simone était atterrée. Elle y a même pensé toute la nuit, au point de peiner à dormir entre les biberons. Décidément, cela va être compliqué… Antoine est absolument incapable de s’occuper de Lou. Non seulement il ne peut, dans son état, lui apporter ce dont un nourrisson a besoin, mais en plus, cela pourrait même être dangereux. Et s’il oubliait de la nourrir ? S’il la laissait pleurer des heures sans la prendre dans ses bras, la rassurer… lui parler ? Non, vraiment, le constat est sans équivoque. Mais quelle solution ? Emmener la petite avec elle quand elle repartira, dans quelques jours ? Certainement pas. Elle ne peut devenir la « mère » de sa petite-fille et risquer de mettre en péril le peu de lien père-fille existant…Alors, que faire ?
Simone pense à son mari. Elle se souvient de lui, jeune papa maladroit et peu présent, mais tellement attendrissant à ses yeux. C’est vrai que le rôle de père ne lui allait pas comme un gant. Ce n’était pas inné. Elle avait espéré qu’il en serait autrement pour Antoine, et elle avait pensé qu’il serait, malgré son travail très prenant, un de ces « nouveaux pères », du moins affectivement parlant. À défaut d’être longuement à la maison, il aurait consacré de belles plages de temps à son enfant, et il l’aurait comblé de câlins.
Mais la mort de Raphaëlle avait changé la donne.
*
* *
Les jours se succèdent, terriblement identiques.
Mais un matin Antoine se lève, déterminé. Dans son œil brille une espèce d’étincelle incompréhensible. Simone la perçoit tout de suite.
– Bonjour, fils. Comment a été ta nuit ?
– Assez fructueuse.
Le regard que lui lance Simone est lourd de signification : elle ne comprend pas du tout ce qu’il veut dire. Alors il enchaîne du tac au tac :
– Je ne supporte pas de rester ici à ne rien faire. Je n’en peux plus…
Simone s’en doute ; pourtant elle aurait tant de choses à lui suggérer… comme s’occuper de sa fille, ou au moins lui donner un peu d’importance, lui faire signe qu’il est là pour elle… Lou serait sans doute un peu plus sereine et pleurerait probablement moins.
– Je reprends le travail lundi.
La mère en tombe sur son fauteuil.
– Mais tu es en arrêt !
– Et alors ? Un arrêt, ça s’arrête. Je vais appeler la boîte.
– Mais… et ta fille ? Elle a besoin de toi !
– Pour ce que je suis utile… maugrée-t-il d’un revers de la main. L’entreprise aussi a besoin de moi. Tout s’accumule. Je sais bien qu’ils n’osent pas appeler au secours, mais la vérité, c’est qu’ils sont démunis sans moi. Tu crois que n’importe qui peut me remplacer ? Eh bien, non, figure-toi. La bonne marche de l’entreprise en dépend.
– Parce que ton souci premier, c’est ton entreprise ? demande Simone, choquée. Mais tu ne devrais même pas y penser ! Tu crois que ta fille peut avoir un remplaçant en guise de père ?
– Maman, je vais reprendre le travail, que ça te plaise ou non. Ça me fera du bien. J’en ai besoin, tu peux comprendre ça ?
– Ah non, je ne peux pas comprendre ça… Tu as pensé à ce dont ta fille a besoin ? Qui va s’occuper de Lou ? Tu sais bien que je vais bientôt rentrer à la maison !
– Et alors ? On va faire comme on aurait fait si… Je vais bien trouver quelqu’un…
– Mais tu ne te rends pas compte, se lamente Simone, la pauvre… elle est trop petite… Elle va être perdue ! Tu ne peux pas lui faire ça. Elle a besoin de son père !
– Maman, stop ! l’arrête-t-il avec autorité et un regard glacial. C’est décidé. Je vais engager quelqu’un. On va trouver quelqu’un de bien. Ce n’est pas ça qui manque.
– Personne ne pourra te remplacer à ses yeux, continue sa mère, visiblement atterrée par l’indifférence de son fils. Tu te leurres complètement !
– Il ne s’agit pas de ça ! Je serai là… Je ne sors pas de sa vie !
– Antoine… C’est tout comme… Elle va se sentir abandonnée… pour la deuxième fois !
C’en est trop. Antoine ouvre l’ordinateur portable auquel il n’a pas touché depuis dix jours et se lance, sous les yeux consternés de sa mère, dans la rédaction d’une annonce qu’il va déposer sur un site spécialisé dans la garde d’enfants à domicile. Résignée, Simone se joint à lui pour l’aider dans sa tâche. Il leur faut bien une heure pour arriver à la version finale. Il est vrai que les contraintes professionnelles d’Antoine sont parfois extrêmes et que la personne à trouver devra faire preuve d’une grande disponibilité. Simone est mortifiée à l’idée qu’il confie la si petite Lou à une inconnue… mais comme il le dit, il aurait bien fallu, tôt ou tard, en arriver là. Raph aurait repris le travail après son congé maternité… Il omet volontairement de parler du fait que sa femme devait se mettre en congé parental et en profiter pour concrétiser son rêve de toujours : monter sa propre start-up de vêtements pour bébés. Leurs parents n’en ont jamais rien su. Encore un rêve brisé. Encore un morceau de futur qui lui a été volé.
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