La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 10 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

9. Engager quelqu’un

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Engager quelqu’un

 

URGENT Cherche nourrice/baby-sitter/jeune fille au pair sérieuse et très disponible pour s’occuper à plein temps d’un bébé à Boulogne + ménage. Envoyer mail avec CV, lettre de motivation et photo. Salaire intéressant.

 

Déjà les candidatures affluent. Tant mieux car le temps presse.

Antoine et sa mère épluchent chaque courrier et effectuent un premier tri. Ils sont à la recherche du must de la baby-sitter. Ils veulent une présentation correcte, des références et pas plus de trois fautes d’orthographe dans la lettre (zéro, ce serait mieux). Antoine veut faire passer les entretiens ce vendredi. Ils sélectionnent donc huit candidates qu’ils appellent et répartissent sur la journée, quatre le matin, quatre l’après-midi. Ils ont prévu des questions, une grille d’évaluation, quelque chose de très pro. Mais surtout, ils voudraient que ça fasse tilt tout de suite, qu’il y ait une sorte d’évidence, qu’ils puissent se dire : « C’est elle. »

Pour la première fois depuis le décès de Raphaëlle, Antoine semble un peu plus en vie. La perspective de se remettre au travail et dans l’action lui redonne un peu d’énergie. Cela ne change en rien le vide intérieur qu’il ressent. Au fond, il veut simplement fuir son environnement, sa maison, sa fille… tout ce qui le rattache à Elle. Le travail est son issue, son échappatoire. Il le sait déjà.

 

*

* *

 

Arrive le vendredi et son défilé de candidates. Antoine et Simone procèdent toujours de la même manière : présentation générale, parcours, expériences avec les enfants, qualités pour le poste, questions diverses… Et, seulement si la candidate est pressentie pour l’étape suivante, Simone aborde le « sujet délicat » : Lou a perdu sa maman, le papa a besoin d’une aide réelle, discrète, et possiblement sur des créneaux horaires élargis, voire avec nuitées sur place (en cas de déplacements professionnels)… moyennant paiement en heures supplémentaires. Ils ont besoin de quelqu’un d’efficace et qui saura apporter à Lou ce dont elle aura besoin… sans vouloir remplacer sa maman. Une période d’essai de quinze jours est prévue, afin de déterminer si l’heureuse élue donne satisfaction ou non, et si celle-ci souhaite aussi poursuivre. Seules quatre des huit candidates abordent la deuxième étape. Les quatre autres ont été recalées d’un simple regard entre la mère et le fils : trop âgée et pas assez dynamique, trop empruntée, trop peu aimable, trop sophistiquée, trop vulgaire, fumeuse… Parmi les quatre retenues, l’une est écartée, coupable d’avoir pris un air compatissant, voire larmoyant, à l’écoute de la situation de la petite Lou et de son papa. Antoine vit un drame, certes, mais il n’a surtout pas envie qu’on s’apitoie sur son sort ni sur celui de sa fille.

Les trois autres sont parfaites, ou presque : agréables, s’exprimant correctement, particulièrement motivées et ayant visiblement à cœur de s’investir dans les soins et l’éducation de la petite fille. Ce qui les différencie ? L’âge, avant tout.

À l’issue de la journée, mère et fils font le point sur la situation. Il s’agit de départager les finalistes afin de choisir la perle. Mais Simone et Antoine n’ont pas tout à fait le même point de vue sur la question.

– Julie est vraiment parfaite, non ? commence Simone avec une telle certitude qu’elle est convaincue d’avoir le fin mot de l’histoire.

– Mmmh, je ne sais pas… dit Antoine d’un air dubitatif.

– Que lui reproches-tu ?

Il prend le temps de réfléchir. Julie a l’âge de Raphaëlle, des yeux bleus et des cheveux bruns… Il trouve que cela pourrait être déroutant pour lui, et surtout pour Lou, qui pourrait trop s’identifier à elle. Il s’en explique à sa mère et poursuit :

– En plus, elle a deux enfants. Même si son mari a du temps et peut s’en occuper, tu imagines quand elle devra rester ici parce que je pars quelques jours ? Elle devra abandonner ses propres enfants pour s’occuper de ma fille ? Ça n’a pas de sens. Le simple fait qu’elle puisse l’envisager me heurte un peu.

– Elle n’a peut-être pas le choix. Et le fait d’avoir des enfants lui donne l’expérience que la petite Rose n’a pas.

– Elle a de l’expérience en baby-sitting et elle a suivi une formation avec la Croix-Rouge. Elle a même le PSC1, ce qui n’est pas le cas des deux autres.

– Certes, mais elle est si jeune…

– Elle a plus que l’âge de faire du baby-sitting !

– Moi, puisque tu élimines Julie, je préfère Maryse. Elle a été nourrice pendant vingt ans et elle a élevé quatre enfants ! Qu’est-ce qu’il te faut de plus, fils ?

– Ce ne sont pas les kilomètres au compteur qui font une bonne voiture, maman ! soupire-t-il. Tu es dans des considérations mathématiques, mais… je ne sais pas, question de feeling.

– Tu ne veux quand même pas engager Rose ?! s’exclame Simone, les yeux écarquillés de stupeur.

– Et pourquoi pas ? Tu ne l’as pas écartée, que je sache. C’est bien parce que tu sais qu’elle peut faire l’affaire.

– Oui, c’est vrai… mais elle est si jeune…

– Et alors ? C’est une fille qui a la tête sur les épaules, qui sait ce qu’elle veut et pourquoi elle souhaite ce poste, qui a de l’ambition…

– Ah, ta sacrée ambition…

– Peux-tu développer le fond de ta pensée ? lui demande-t-il avec une curiosité non dénuée de méfiance.

– Le travail, toujours le travail… Et moi, alors ? J’ai bien élevé mes enfants et mis fin prématurément à ma carrière… Cela fait-il de moi une « pauvre personne » ? Parce que je n’ai pas eu un « vrai » métier ?

– Parles-en avec papa ! C’est quand même lui qui me l’a collée dans la tête, mon ambition comme tu dis. Je peux continuer ? Il ne s’agit pas d’ambition avec des dents à rayer le parquet, il s’agit de savoir ce qu’on veut dans la vie et de se donner les moyens d’y parvenir. Elle veut se payer une école de danse ! Elle a une licence de lettres. Bref, elle en a là, fait-il en se tapotant la tempe de l’index, et elle a envie de faire autre chose de sa vie que « garder des enfants ».

– C’est très bien de vouloir garder des enfants ! Je l’ai bien fait, moi, pendant des années ! J’ai été là pour vous, pour que vous grandissiez bien. Qu’est-ce que ça peut faire qu’elle ait fait des études et qu’elle veuille les poursuivre ?

– Maman… C’est une fille saine, qui aime la nature, qui fait du sport, qui pourra emmener Lou au musée…

– Tu crois vraiment qu’elle en aura quelque chose à faire, d’aller au musée ! Elle est bien trop petite !

– Ce que je veux dire, c’est qu’elle est curieuse, ouverte d’esprit. Et, je ne sais pas… tu as vu ce qu’elle dégage ? Je suis sûr qu’elle saura apporter à Lou ce dont elle a besoin.

– Mais elle pourrait être sa sœur… relance Simone.

– Tu n’exagères pas un peu ? Et quand bien même ? Quoi qu’il en soit, entre la sœur, la mère et la grand-mère, puisque ça revient en gros à ça, je préfère la sœur ! Et de loin.

– De toute façon, c’est toi qui choisis… abdique Simone.

– En effet. Je vais appeler Rose pour lui demander de venir demain. Il faut encore qu’elle rencontre Lou, et vice-versa. Ça nous permettra de vérifier si le lien peut se faire avant de donner une réponse définitive.

– Voilà enfin un point sur lequel on est d’accord. Je suis heureuse que tu parles de lien… Puisque c’est, à juste titre, important pour toi, tu ne crois pas que tu pourrais faire un effort, de ce côté-là ? Tu vas demander à une étrangère de s’occuper de ta fille alors que tu es toi-même incapable de la prendre dans tes bras et de changer sa couche ? Tu trouves ça cohérent ? Cette fille fera peut-être très bien l’affaire, mais elle ne remplacera jamais sa mère, et encore moins son père. Quand vas-tu te ressaisir ? Quand comptes-tu enfin assumer ton rôle de père ?

Antoine vacille sous le coup. Il ne l’a pas vu venir. En outre, il n’aime pas être pris au dépourvu et mis face à ses responsabilités. Habituellement, il ne faillit pas. C’est même plutôt lui qui remet les autres à leur place. Sa conscience professionnelle et la qualité de son travail le mettent en général à l’abri de remontrances de la part de son supérieur hiérarchique. À croire que sa mère se prend pour celui-ci, tout à coup…

– J’ai besoin de travailler, lâche-t-il pour se justifier.

– Tu es complètement hors sujet, Antoine ! C’est ta fille et elle a besoin de son père ! crie Simone afin de le réveiller.

Semblant mû par un ressort, sous les yeux ébahis de sa mère, Antoine se lève, s’approche de la chambre de Lou, ouvre la porte et se faufile à l’intérieur. Interdite, Simone ne quitte pas son fauteuil. Elle le laisse aller voir sa fille, seul.

Il arrive jusqu’au berceau et regarde Lou. Il la regarde comme il ne l’a encore jamais fait. Il la regarde vraiment. Il se penche vers elle alors qu’elle dort à poings fermés et ose une faible, mais douce caresse sur sa joue avant de lui murmurer :

– Pardon.

 

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