La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 50 sur 69

Pages du PDF

La mélancolie du kangourou (French Edition)

49. Partir ou arriver

– 49 –

 

 

Partir ou arriver

 

Les sacs de Rose sur l’allée en gravillons du jardin attendent d’être chargés dans le coffre de sa voiture. Il n’est que 11 heures, pourtant la chaleur est intense. La pelouse est déjà asséchée, l’air lourd, le ciel d’un bleu sans nuances.

Rose, juchée sur le petit muret en pierres, regarde Lou pousser de ses petits bras le landau dans lequel se trouve son poupon. Difficile de le faire rouler sur l’herbe ou sur les graviers, mais la petite y met toutes ses forces, avec gémissements et grimaces en supplément. La scène devrait être drôle, mais pas aujourd’hui. Rose a les yeux tristes, l’air mélancolique, la nostalgie anticipée. Elle ne veut pas se dire que c’est la dernière fois qu’elle voit Lou, mais elle se le dit quand même… Son cœur se serre à l’idée d’être arraché à cette petite personne blonde aux yeux bleu clair en jolie robe à rayures, qu’elle a vue grandir. Le bébé est devenu une toute petite fille, qui l’appelle maintenant Yoz et qui la fait fondre. Antoine a expliqué à Lou que Rose allait partir… que Jeanne allait arriver (comme si cette information pouvait amoindrir le chagrin…), mais la petite joue avec l’insouciance de ses vingt-deux mois, bientôt vingt-trois. Dans son émotion, Rose sourit. Lou n’a aucune conscience du drame qui se vit, et c’est sans doute mieux ainsi.

Elle n’a pas eu la force de se traîner jusqu’au parc, une dernière fois. La chaleur la rend inerte. À moins que ce ne soit la peine ? Elle observe Lou, pour garder ces images-là, de la petite qui prend sa poupée et la serre dans ses bras en fermant les yeux. Lou s’approche d’elle et grimpe sur ses genoux, s’agrippe à elle, se love contre elle, comme pour la consoler, alors que cela a l’effet inverse : les sanglots ne sont plus bien loin, cela fait trop mal.

Il est temps qu’Antoine arrive. Il n’a pu prendre que son après-midi pour le dernier jour de Rose, mais il a été retenu au travail… Elle souhaite s’épargner une demi-journée supplémentaire qui ne rimerait à rien, en finir au plus vite. Elle regarde sa montre. « Allez… » supplie-t-elle.

Il arrive enfin. Les trouve dans la même position. Rose lui lance un regard triste.

– Je vais y aller… dit-elle en se levant après avoir déposé Lou à terre.

– Tu ne voulais pas rester manger avec nous ? demande-t-il avec la naïveté de celui qui n’a pas saisi l’ampleur de l’événement.

– Oh non… Je vais vous laisser. Je vous dis au revoir et j’y vais.

Rose n’a aucune envie de vivre le repas de trop.

Antoine aperçoit les bagages et quelques cartons par la vitre de la voiture.

– Bon… Si c’est ce que tu veux, alors…

Il est maladroit. Il faut écourter cette scène d’adieux.

– Au revoir, Rose, et merci…

– Je vous en prie. Je n’ai fait que mon travail, lance-t-elle avec un brin d’amertume.

Ils savent tous deux que c’est faux, mais il ne la reprend pas… pas plus qu’il ne la retient.

Le plus dur reste à faire : dire au revoir à Lou. Elle la prend dans ses bras et lui murmure : « Au revoir, ma petite louve… » Elle voudrait lui dire beaucoup d’autres choses, comme « Tu vas me manquer » ou « Je te souhaite de bien grandir, d’être heureuse, d’avoir une belle vie »… Mais elle ne souhaite pas dramatiser le moment pour Lou, qui n’a pas besoin de comprendre tout de suite son caractère définitif. Alors elle n’ajoute rien. Elle la serre juste un peu plus fort que d’habitude. Pourvu que Lou ne pense pas qu’elle l’abandonne… Lou rit parce que l’étreinte est forte et donc un peu drôle. Rose la dépose doucement, entre elle et son père. Les larmes aux yeux, elle regarde celui-ci une dernière fois, et va se réfugier dans sa petite voiture. Elle met aussitôt le contact, parce qu’elle se sait observée et qu’elle ne veut plus de ces regards-là puisqu’elle en est privée à partir de maintenant et qu’elle doit les effacer, leur tourner le dos. Les roues crissent sur les gravillons ; la voiture passe le portail avant de disparaître. De Rose et de ses affaires, il ne reste plus rien.

 

*

* *

 

Antoine a été nul. En dessous de tout.

– Patie, Yoz, lui dit sa fille.

– Oui, elle est partie.

Il voudrait lui dire que c’est une triste nouvelle, mais se ravise : inutile d’en rajouter. Il se doute que Lou s’en rendra compte bien assez tôt.

Jeanne arrive ce soir avec ses affaires. Comme si l’une chassait l’autre… Antoine se dirige vers la porte du studio pour s’assurer que Rose n’a rien oublié, et peut-être dans le vague espoir qu’elle lui ait laissé un petit mot… En passant près de la fenêtre, il se rappelle cette fois où, intrigué par de la musique mise à plein régime, il avait surpris Rose en train de danser dans sa chambre. C’était l’hiver dernier, il faisait noir dehors, elle ne l’avait pas vu. Il l’avait regardée assez longuement, subjugué par son lâcher-prise, par sa joie, par sa folie douce, par tout ce qui émanait d’elle. Il avait souri de ce spectacle et longtemps il y avait repensé. Il ne savait pas faire cela, se laisser aller à être un peu fou, enlever son costume d’homme sérieux.

Il entre dans la pièce, ne trouve rien de spécial. C’est comme avant. Blanc et sobre, monochrome et morne. Il reste juste une odeur particulière. La sienne, comme unique trace de son passage, volatile. Un jour prochain, elle s’évaporera et ce sera comme si elle n’était jamais venue. Il restera davantage qu’une odeur ou le souvenir de sa vie ici : tout ce qu’elle a fait pour Lou et qui restera à jamais en sa fille et dans son cœur.

Il a été nul, oui… parce qu’il n’a pas été foutu d’expliquer tout ce que son merci contenait… et parce qu’il n’a pas su lui dire, qu’à titre tout à fait personnel, elle allait d’une certaine façon lui manquer. La page qui se tourne était jolie, malgré tout.

 

*

* *

 

Rose roule en direction de Fécamp, les larmes lui troublant la vue, le cœur chamboulé. C’est fini, se répète-t-elle. Il faut refermer le livre et ouvrir le suivant, celui de la danse, celui de sa carrière qui lui tend les bras, sans plus rien qui la retienne à présent. Dans un mois, elle partira à Londres pour démarrer une nouvelle vie. C’est un joli lot de consolation, et même plus que ça.

L’amertume du départ cède déjà la place à un début de sérénité. D’optimisme, au moins. Il faut toujours voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide, lui disait Marie-Cécile, et trouver en toute chose le bon côté… C’est elle qui lui apportait des tonnes de livres quand elle était à l’hôpital : « Tu ne peux pas sortir de cette chambre ni recevoir du monde ? Profites-en pour lire… Ça te permettra de t’évader. » Rose n’a jamais tant lu que coincée entre ces quatre murs. Pour être honnête, Rose reste sur un mélange d’impressions contradictoires envers Antoine : certes elle lui en veut de s’être montré si ingrat et de l’avoir renvoyée au rôle de simple employée, néanmoins elle est contente pour lui. Lui aussi démarre une nouvelle vie, et il a bien droit au bonheur…

OceanofPDF.com