La mélancolie du kangourou (French Edition)
22. Reprendre le travail
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Reprendre le travail
Rose revient chez Antoine le 2 janvier avec une hâte certaine et un petit cadeau. L’impatience et la joie de retrouver Lou l’ont même empêchée de dormir cette nuit. La petite va bientôt avoir quatre mois ; elle a dû changer pendant ces quelques jours. Durant ses vacances, Rose a pensé à elle, s’inquiétant notamment du climat délétère autour de son premier Noël. D’ailleurs, quand Antoine lui ouvre la porte et qu’elle le découvre les joues creusées ornées d’une barbe, elle suppose vite que les jours sans son aide ont été difficiles pour le père démuni.
– Bonne année à vous, Rose, lâche-t-il sans enthousiasme.
Elle bafouille quelque chose qui ressemble à des vœux, mais son malaise est perceptible. De le savoir malheureux et de le voir plus abîmé qu’avant les fêtes la touche profondément au point que les larmes lui montent aux yeux.
Heureusement, Lou est là, dans son transat. Elle l’accueille avec un large sourire en agitant les bras et en poussant de petits cris. Un élan d’émotion se produit dans le cœur de Rose, qui la prend dans ses bras et dépose des baisers sur sa tête, où les cheveux sont encore rares.
– Elle vient de se réveiller, l’informe-t-il sans sourire.
– Très bien, je vais lui préparer son biberon.
Pour toute réponse, il s’enferme dans sa chambre. Il en ressort rasé de près et veste sur le dos. Il enfile son manteau et attrape son attaché-case.
– Bonne journée.
– À vous aussi, lui répond-elle avec un sourire qu’elle espère contagieux.
Il va pour sortir de la maison, mais revient sur ses pas.
– Ah oui, au fait… Je pars en voyage lundi, pour toute la semaine. Je peux compter sur vous ?
Rose marque un léger temps de réflexion, dû à la surprise (Antoine s’est arrangé pour ne pas partir depuis la naissance de Lou et ce sera donc la première fois qu’il la laissera seule), mais répond « Bien sûr » avec chaleur. Sur quoi, il s’enfuit.
« Enfin seules », soupire intérieurement Rose qui pose Lou sur son tapis d’éveil dans le parc tout nouveau, vraisemblablement apporté par le Père Noël. Le bébé n’a que faire de ses peluches et se tortille de faim ; alors elle s’empresse de préparer le biberon.
Pendant qu’elle le lui donne, son esprit s’évade vers les quelques jours de vacances qu’elle vient de vivre. Elle en est ressortie avec une impression ambivalente, à la fois heureuse des bons moments avec sa famille et perplexe quant à l’évolution de sa relation avec Julian.
Elle a passé Noël chez ses parents, à Fécamp, avec sa sœur Fanny et son frère Bastien. C’est toujours une fête de se retrouver ainsi en famille pour quelques jours. Quand elle était jeune, Rose habitait à Saint-Germain-en-Laye. Son père, Yann, d’origine bretonne comme son prénom l’indique, rêvait de vivre au bord de la mer, et il a pu concrétiser son envie assez récemment, à la faveur d’un changement professionnel. La mère de Rose, Anne-Marie, qui était attachée à sa vie en banlieue parisienne et à ses amies, a eu du mal à se faire à ce nouveau départ. Néanmoins, elle a appris à apprécier la proximité de la mer (surtout l’été) ; en outre elle aime sa maison et cultiver son jardin. Et puis, Paris n’est pas si loin… donc ses amies non plus, qui ont trouvé là un prétexte pour profiter des joies de la mer en bonne compagnie et la rejoignent souvent pour des week-ends. Ils ont toujours eu plaisir à fêter Noël en famille restreinte, tous les cinq avec la marraine de Rose, Marie-Cécile, son mari et leurs enfants. Marie-Cécile est la sœur d’Anne-Marie, mais lui est opposée en tous points. Elle est aussi exubérante et fantasque que sa sœur est calme et mesurée. Rose l’adore depuis toujours, ce qu’elle lui rend bien. C’est elle qui lui a transmis, entre autres, le plaisir de danser sur des musiques qui ne sont pas de sa génération (le disco, Abba et les seventies en général, Bowie et Mickaël Jackson entre autres légendes) et qui lui a donné un goût prononcé pour les comédies romantiques dont elle connaît les répliques par cœur à force de les avoir regardées plus de trente fois chacune… Quand Rose était enfant, Marie-Cécile était plus qu’une tante pour elle. Et, tout en donnant le biberon à Lou, Rose ne peut s’empêcher de sourire au souvenir de leur danse endiablée le soir du réveillon de Noël.
Elle est rentrée à Paris le 30 décembre, ressourcée par son séjour au bord de la mer, qu’elle a arpenté chaque jour, quel que soit le temps, pressée de retrouver ses amis, et surtout Julian. Lui, était logiquement parti passer quelques jours à Londres. Elle n’avait pas eu beaucoup de nouvelles et avait trouvé cela étonnant. Il soufflait décidément le chaud et le froid. Dans les moments qui avaient suivi son retour surprise, il s’était montré passionné et fiévreux. C’était à la fois bien, et trop. Elle se sentait étouffée, et parfois chosifiée. À côté de cela, il lui arrivait d’être distant et froid, sans qu’elle comprenne pourquoi. Il était difficile à suivre… peut-être même difficile à cerner. Parfois, elle se demandait qui il était vraiment, ou s’il jouait… Son attitude changeante correspondait assez à l’image qu’il voulait donner de lui : un mec un peu torturé, né dans un milieu aisé puis élevé dans le coton, mais se voulant rebelle… Un mec pétri de contradictions. C’était sans doute son côté sombre qui l’avait attirée, conformément au célèbre dicton qui dit que « les opposés s’attirent ». Il était mystérieux, donc forcément séduisant. Envoûtant, même. Seulement, des mois plus tard, il se montrait toujours aussi déroutant, imprévisible, et Rose a le sentiment de ne pas le connaître, ce qui ne la rassure pas. Ils ont passé la nuit de la Saint-Sylvestre avec toute la petite bande, chez Vincent à qui les parents ont gracieusement laissé l’usage de leur appartement. Il vit toujours chez eux, dans le confort et comme à l’hôtel. Les amis s’étaient donné un thème pour déjouer le côté attendu de la soirée du 31 : les filles devaient se déguiser en mecs et vice-versa. Ce n’était pas de la plus grande originalité, mais ils ne l’avaient encore jamais fait et le résultat est toujours drôle. C’était en effet très réussi. Les filles étaient hilares de découvrir les garçons en robe moulante et collants. Maxime a osé une mini-jupe plissée de collégienne avec un chemisier au décolleté grand ouvert et des bas, mais a passé la soirée à se plaindre qu’ils tiraient sur ses poils. Vincent a opté pour un look années 1920, avec robe à franges, boa et porte-cigarette. Julian a préféré une robe fourreau rouge, longue mais très près du corps, dans laquelle il a eu du mal à se mouvoir toute la soirée. Ils ont assorti leur tenue d’un maquillage criard et très exagéré. Les quatre filles n’ont pas fait preuve d’une grande originalité, mais ont rendu hommage à leurs camarades en leur empruntant à chacun leur look et leurs attitudes. Il y avait deux Maxime, pour qui l’effet miroir était encore plus saisissant. Rose s’est fondue dans le rôle de Julian, ce qui s’est avéré plus dangereux que prévu : il a moyennement goûté son mime et trouvé son double caricatural. Disons que la soirée, réussie pour le groupe, aurait pu mieux se passer pour leur couple. Elle a été à l’image de leur relation actuelle : tendue. Julian boudait à moitié, elle était désarçonnée par sa capacité à gâcher ce moment et se demandait comment les autres réussissaient à faire abstraction du côté taciturne du rockeur anglais. Elle a tenté de le divertir, et de lui redonner le sourire ; elle l’a même aguiché, en vain, il ne s’est pas laissé séduire par son double masculin.
À minuit, ils se sont tous souhaité une bonne année. Rose a enlacé et embrassé Julian, mais il est resté de marbre, et ce qu’elle a lu dans son regard ne lui a pas plu. Au point qu’elle a quitté prématurément la soirée avec Manon. Au point qu’elle s’est demandé si quelque chose s’était passé pendant son séjour en Angleterre. Au point qu’elle a passé sa journée du 1er janvier chez son amie, sans voir Julian.
Et elle est là, à donner le biberon à Lou, pensive, mais étonnamment heureuse de compter au moins pour quelqu’un… fût-il un bébé de quatre mois à peine.
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