La mélancolie du kangourou (French Edition)
32. Partir en vacances
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Partir en vacances
Le drôle de trio roule vers les Alpes. Antoine conduit, Rose lit et Lou dort.
Ils ont quitté Bordeaux il y a quelques heures et traversent à présent la France d’ouest en est, après un petit séjour dans la maison des parents d’Antoine. Simone les a bien accueillis, Jacques un peu moins. Il avait soi-disant du travail et n’a pas été très présent. « Ça doit l’arranger », a dit Antoine à sa mère et sans gêne devant Rose. Simone a rétorqué qu’il était comme son père, à surinvestir sa carrière aux dépens de sa famille, et c’était assez bien trouvé… Antoine n’a rien répondu. Malgré lui, il se rend compte qu’il ressemble sans doute bien plus à son père que ce qu’il aurait cru ou voulu. Finalement, il a peut-être pris goût au travail acharné, à la réussite et au salaire qui lui sont associés… car même si Antoine ne fuit plus sa maison ni sa fille, il a continué ces derniers mois à travailler comme un forçat, se permettant davantage de dîners ou de voyages d’affaires… Après tout, Rose est là, toujours, et il aime se reposer sur elle. Parfois il se demande comment il ferait sans elle. D’ailleurs, c’est pour cette raison qu’il a souhaité qu’elle l’accompagne pour ces vacances. M. Varton lui a aussi conseillé de prendre enfin un peu de temps pour lui. Il lui a expliqué que c’était important, qu’il ne devait pas s’oublier totalement et qu’il devait aussi s’autoriser des activités seul. Ça arrange Antoine de penser que Rose est nécessaire à ce programme. En vérité, il a quand même encore du mal à rester seul avec Lou. Il se sent gauche, peu inspiré… et seul.
À Bordeaux, il a revu quelques amis du lycée avec qui il a gardé contact. Ils ont passé une journée à la mer. Il a laissé Lou avec Rose et sa mère, et il a apprécié cette journée de vacances, sans enfant, en liberté. Il n’a eu aucun scrupule à le faire, d’autant qu’il sait que sa mère et Rose s’entendent bien. Il était surpris, au début, surtout au vu des appréciations initiales de Simone. Il faut croire que Rose a su mériter la confiance de l’aïeule autant qu’elle a su se rendre indispensable auprès de lui. Parfois il repense à son contrat… Il se demande si Rose acceptera de prolonger d’un an… ou plus… jusqu’à ce que Lou aille à l’école, ce serait l’idéal. Bizarrement, il n’ose pas lui poser la question… de peur de la réponse, sans doute. Il sait l’attachement de Rose pour Lou, mais il ignore l’évolution de son plan de carrière. Finalement, il ne sait pas grand-chose d’elle. Il sait qu’elle veut intégrer une école de danse privée à Londres, très chère, mais c’est tout. Est-ce que, en un an, elle aura mis assez d’argent de côté pour s’inscrire ? Et d’ailleurs, elle s’est peut-être déjà inscrite pour la rentrée de septembre ? Il a plein de questions qu’il ne formule pas. Il en aurait bien encore une ou deux autres, comme lui demander qu’elle cesse de lui servir des « monsieur Dussac » à tout bout de champ (il en a assez)… ou si elle verrait un inconvénient à ce qu’il la tutoie, car il s’oblige à la vouvoyer alors qu’elle est jeune et qu’elle partage son quotidien. Il trouve cela un peu stupide, cette distance très vieille France. Et en même temps, cela lui paraît bien de conserver une sorte de barrière professionnelle entre eux.
Ils sont arrivés chez Hermance, qui immédiatement n’a pas tari d’éloges sur la merveille qu’est son arrière-petite-fille. Rose a été vite adoptée elle aussi. Hermance n’a pas la langue dans sa poche, et Antoine a su tout de suite que le courant allait bien passer entre ces deux-là. Il s’en doutait, et le « Elle est bien, cette petite ! » enthousiaste de sa grand-mère dès l’après-repas a corroboré ses hypothèses initiales.
Alors que Lou a entamé sa sieste dans son lit parapluie à l’étage et qu’Hermance se repose dans son fauteuil au salon, Antoine retrouve Rose devant le chalet. Elle est assise sur le vieux banc de bois et lui tourne le dos. Elle lève la tête vers le soleil, ou les sommets… et il ignore si ses yeux sont ouverts ou fermés. Devant eux, la chaîne des Aravis se dresse tel un rempart grandiose et se détache sur le ciel bleu. Quelques nuages projettent des taches d’ombre mouvantes sur la roche. On entend au loin, ou pas si loin, les cloches des vaches et Antoine sourit de ces retrouvailles avec la bande-son qui berçait les vacances de son enfance. Il passait ses étés ici. Ses vacances d’hiver aussi. Il allait skier tous les jours à la station du Chinaillon. Souvent, il accompagnait sa grand-mère se promener à ski de fond. Ils descendaient parfois la vallée du Bouchet jusqu’au village du Grand-Bornand, à cinq kilomètres de là. C’étaient des moments privilégiés, faits d’insouciance et de bonheur. Ils lui paraissent loin, au point de douter de leur existence.
– Tu trouves ça beau ? demande-t-il.
Sa question est ridicule, et elle sourit qu’il soit passé au tutoiement, mais il ne peut pas le voir.
– C’est plus que ça… C’est magnifique. Et tellement reposant ! s’exclame-t-elle.
Il s’approche près du banc, mais reste debout.
– Je dois être blasé. Je connais ce paysage comme nul autre, mais je m’y suis tellement habitué que je ne le vois plus vraiment. Je suppose que mes yeux se sont habitués à la beauté et qu’elle est devenue ordinaire.
– Vous croyez ? Moi je ne pense pas qu’on puisse se lasser d’un tel spectacle. Ce n’est qu’une question d’état d’esprit. Il faut se poser et lâcher prise pour s’ouvrir.
– Vous avez peut-être raison. À courir tout le temps, je ne prends plus le temps de rien… Je passe sans doute à côté de beaucoup de choses.
– Vous devriez profiter de votre séjour…
– C’est ce que m’a dit mon psy.
– Votre psy ? sourit-elle.
– Ça vous embête si je te tutoie ? demande-t-il du tac au tac.
Elle rit de cette formulation qui maltraite la syntaxe.
– Non, bien sûr… C’est d’ailleurs assez gênant pour moi. J’ai l’impression d’être vieille !
Et elle éclate de rire. Depuis le début des vacances, il trouve qu’elle est plus spontanée, qu’elle s’autorise sans doute à être plus naturelle, plus conforme à la légèreté de son âge. Il suppose qu’elle a dû adopter une attitude plus sérieuse qu’elle n’a en réalité… La faute à son statut d’employée, à la tâche qui lui incombe, et peut-être aussi à son chagrin à lui.
*
* *
La semaine se passe agréablement. Le temps est beau. Hermance a dévoilé le secret de sa tarte aux pommes à Rose, à la demande d’Antoine. « C’est un grand honneur que je vous fais, chère Rose ! » a-t-elle dit en tapotant les joues de la jeune femme, dans un geste d’une familiarité tendre.
Lou semble apprécier l’air de la montagne, elle aussi. Elle fait ses premiers pas sur la route devant le chalet, une main dans celle d’Antoine, l’autre dans celle de Rose. Elle sait dire papa depuis quelques semaines, et le O qui désignait Rose devient un Yo.
Antoine a écouté les conseils de M. Varton : il a pris du temps pour lui. Il s’est notamment baladé jusqu’au village, par la vallée où coule le Borne, sur les chemins qui sont des pistes de ski, l’hiver. Il en a profité pour réfléchir et faire le point, tout en regrettant de n’avoir pas partagé ce genre de moments avec sa femme.
Ils ont passé une magnifique journée tous les quatre, à Annecy, profitant du charme des ruelles et des canaux, déjeunant en terrasse, flânant sur les bords du lac aux eaux turquoise cristallines. Ils ont passé la fin de l’après-midi sur une plage, où Lou s’est baignée avec son père, sous les yeux attendris des deux femmes.
La veille du dernier jour, Hermance leur a proposé de garder Lou le lendemain pour « profiter ». Antoine a demandé à Rose ce qu’elle souhaitait faire. Comme elle avait ressenti depuis le début de la semaine l’appel des grands espaces, des sommets, et l’envie de bouger, elle lui a parlé de randonnée. Il a regardé la carte, s’est rappelé une marche qu’il faisait souvent avec ses parents, pas très loin, avec lac, bouquetins et vue sur le mont Blanc… Les yeux de Rose pétillaient déjà. Il l’a trouvée attachante, à ce moment-là précisément.
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