La mélancolie du kangourou (French Edition)
47. Encaisser
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Encaisser
Si le week-end de l’Ascension a prouvé à Rose le sérieux de la relation d’Antoine, celui de la Pentecôte, avec Lou, a témoigné du fait qu’ils ont franchi un cap supplémentaire… Elle n’éprouve aucune jalousie, c’est dans l’ordre des choses. Cependant, elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter de son avenir.
Depuis son week-end « en famille », Antoine est différent. Encore plus distant. En soi, ce n’est pas très grave, car c’est Lou qui importe à Rose, et la petite fille le lui rend bien. Rose s’émerveille de la voir s’éveiller, leurs échanges oraux sont de plus en plus riches, rendant du même coup leur relation plus foisonnante. Elles partagent toutes les deux beaucoup plus de temps et d’activités depuis que Lou ne fait plus qu’une seule sieste. Ce qui inquiète Rose, c’est que la petite grandissant, son père se dépouillant des derniers assauts de la dépression, elle devine que son avenir dans cette maison est compté… Bientôt ils n’auront plus besoin d’elle, sans compter que Jeanne n’est a priori pas (du tout) de son côté… Elle a perçu sa jalousie, son hostilité à son encontre. À présent qu’elle a mis le grappin sur Antoine, elle ne tardera pas à vouloir tout régenter dans la maison et supplanter Rose dans le cœur de Lou. Rose fait le dos rond, attendant bien sagement la sentence qui ne manquera pas de tomber. Elle voit, dans l’attitude d’Antoine, qu’il n’ose plus la regarder en face, qu’il est mal à l’aise, qu’il l’évite, même. Il ne reste rien, ou si peu, de leur ancien mode de vie et de leur ancienne complicité. Parfois, Rose s’en émeut et un brin de tristesse la traverse. Mais cela passe… Il le faut bien. C’est vrai qu’à présent, quand Jeanne est là le soir, Rose descend dans sa tanière dès l’arrivée du premier des deux, et ne reparaît plus de la soirée. Elle n’est plus là pour le coucher de Lou. C’est cela qui lui fend le plus le cœur. Le week-end, soit Rose reste dans son studio en se faisant discrète soit, le plus souvent, elle part chez ses parents au bord de la mer, ou bien à Paris, chez Manon ou chez Charlotte qu’elle voit en alternance. Peu à peu, ses heures auprès de Lou se raréfient, ne laissant rien augurer de bon.
*
* *
Ce soir est un soir pas tout à fait comme les autres, un soir sans Jeanne, mais avec Antoine. Lou est couchée. Pour la première fois depuis longtemps, Rose a pu la mettre au lit ; Lou en était si heureuse qu’elle a peiné à s’endormir comme pour faire durer ce moment. Après bien des « bonne nuit » et des chansons, après qu’on a eu remis six fois la musique de son mobile, Lou a fini par céder au sommeil, laissant Antoine et Rose passablement mal à l’aise de se retrouver en tête à tête. Elle entreprend de débarrasser la table (cela fait des semaines qu’ils n’ont pas mangé tous les trois) et projette de descendre dès que possible. Elle n’a pas envie d’entendre ce qu’il s’apprête à lui dire. Elle le voit, assis, plongé dans ses pensées, tendu, nerveux, qui semble attendre quelque chose, mais quoi ? De trouver la force de lui faire du mal ? Elle se dirige vers la porte de l’escalier, il l’arrête dans sa course.
– Rose ?
Elle s’immobilise. Ça y est, son heure est venue. Elle se tourne vers lui et lui lance un regard interrogateur. Il lui propose de discuter dans le salon. Quelle solennité ! Elle s’installe dans le fauteuil, face à Raphaëlle, lui dans le canapé.
– Il faut que nous parlions, dit-il en guise d’introduction, le timbre de sa voix trahissant son hésitation, son manque d’assurance.
– Je sais ce que vous allez m’annoncer, dit-elle pour l’aider.
– Ah ? fait-il, incrédule, lui qui croyait être imprévisible.
– Vous allez me dire que vous ne renouvelez pas mon contrat.
Lèvres pincées, il prend un temps pour signifier sa propre déception, comme si cette décision n’était pas la sienne :
– En effet.
Rose pourrait se lever et quitter la pièce, car elle en sait assez, mais elle a trop de savoir-vivre pour considérer que la conversation est terminée.
– Tu comprends bien que ma vie a changé, et que nous devons passer à autre chose.
Rose se prend une gifle virtuelle. Nous devons passer à autre chose ? Nous ? Lui, peut-être, mais Lou… non ! C’est sa décision à lui… et à Jeanne, surtout, qui est ravie de l’évincer. Rose sent la colère la submerger. Ce n’est pourtant pas son genre, mais ce nous, cette façon d’intégrer Lou à des décisions pour lesquelles elle n’a évidemment pas été concertée et sur lesquelles elle n’a pas encore son mot à dire… Cette lâcheté…
– Qui va garder Lou ? demande Rose d’un ton brusque, qu’Antoine n’a jamais eu l’occasion de connaître.
– Elle ira à la crèche.
– Ah, fait Rose, qui trouve que c’est un moindre mal, même si les larmes lui montent aux yeux. Je peux disposer ?
– Tu n’as pas à me le demander comme ça… Tu n’es pas une domestique, Rose…
– Je ne sais plus bien ce que je suis, à vrai dire.
Il ne peut pas ne pas voir son chagrin, les pleurs qu’elle retient, mais malgré tout il balance :
– Tu finiras fin juillet. Comme ça, tu pourras récupérer tes vacances. Je te paierai le mois d’août, bien évidemment.
Elle a envie de dire « Monsieur est trop bon », mais elle étrangle sa phrase. Il l’a achevée sans pitié, lui a asséné le coup fatal. Elle finit dans sept semaines ! Elle en a la nausée.
Rose se lève sans un mot, et part s’exiler sur son îlot solitaire. Elle se jette sur son lit et se met à pleurer toutes les larmes qu’elle contenait depuis des jours, des semaines peut-être… Elle va être privée de Lou, bientôt… et surtout elle se sent niée. Comme si elle n’avait été qu’un détail dans leur vie alors qu’elle était bien plus que ça. Elle ne mérite pas qu’il la traite ainsi, pas après tout ce qu’elle a fait pour lui, pour eux. N’était-elle donc pour lui qu’une simple employée ? Elle avait cru, si fort, le contraire… Mais il la jette sans ménagement.
Antoine a changé, il n’était pas comme cela. Alors ça fait ça, l’amour… On n’est plus soi-même ? On devient con ? Parce que Rose a la certitude de connaître le vrai Antoine… et ce n’est pas celui qui était devant elle à l’instant ni ces trois derniers mois…
*
* *
Rose encaisse, âprement, difficilement. Bien obligé… Le lendemain est un jour morne, malgré le temps magnifique au dehors. Rose emmène Lou au parc et à l’espace des jeux, mais elle n’arrive pas vraiment à lui parler, à faire comme si de rien n’était. Elle a envie de rester professionnelle, mais son cœur est meurtri, et la joie naïve de Lou lui fait mal. Initialement elle comptait se réfugier chez Charlotte après son cours de danse, mais elle n’a même pas envie de danser. Elle veut déguerpir, s’enfuir, quitter cette maison qui n’est déjà plus la sienne. Elle attend qu’Antoine arrive. À peine a-t-il posé un pied chez lui qu’elle attrape ses affaires et s’en va, sans un regard pour lui ni même pour Lou qui l’appelle pour la retenir… Rose lui a déjà dit au revoir… et il faudra bien qu’elle s’y fasse. La jeune fille part, la gorge et le cœur serrés, sous les yeux incrédules d’Antoine.
*
* *
Charlotte est une oreille attentive et une épaule réconfortante. Auprès de son amie, Rose peut s’épancher et se laisser aller à dire tout ce qui lui passe par la tête. Elle se vide littéralement et cela lui fait beaucoup de bien. Quand la source des larmes se tarit enfin, Rose entend Charlotte lui glisser d’une voix douce :
– Tu savais que ça allait se terminer… Depuis le début, c’était prévu.
– Oui, admet Rose. Mais entre ce qu’on sait et ce qu’on vit… entre la théorie et la pratique…
– Il était bien là, le problème, et ce n’est pas faute de t’avoir prévenue : tu as mis trop de cœur dans cette histoire… Tout le monde te le disait, c’était un travail ! Contractualisé, borné dans le temps et rémunéré… dans des circonstances exceptionnelles, avec un bébé que tu adorais, mais, excuse-moi d’être dure, ce n’était « qu’un » travail.
– Oui, mais j’avais normalement la possibilité de faire un an de plus… de nous préparer Lou et moi à cette séparation…
– Tu crois que ça aurait été plus facile ? Sûrement pas ! Cela aurait été pire, préparée ou non…
– Tu as peut-être raison. Mais tu oublies quelque chose : ce sont les circonstances qui rendent cette rupture si moche… S’il n’y avait pas eu cette Jeanne (tu la verrais, franchement…), je suis sûre que j’aurais pu garder le contact avec eux… que j’aurais pu revoir Lou de temps en temps. Elle lui a lavé le cerveau ! Je te jure, je ne le reconnais plus…
– Dis-moi… Tu peux me l’avouer maintenant… Tu as craqué sur ton patron ? demande Charlotte très sérieusement.
Rose éclate de rire, ce qui avec ses yeux bouffis d’avoir trop pleuré lui fait une drôle de tête.
– N’importe quoi ! On dirait Julian, arrête…
– Julian, c’est une chose, mais à moi tu peux le dire, non ? Sûre ? Même pas un tout petit peu ?
– Puisque je te le dis, arrête, voyons… Et depuis quand je tripe sur les vieux ?
– Tu exagères, il n’est pas si vieux… Il n’a pas l’âge d’être ton père, quand même.
Rose rit. Elle n’a jamais éprouvé le moindre sentiment ambigu pour son patron. Encore heureux…
Ma Rapha,
Pardonne-moi de ne pas t’avoir donné de nouvelles plus tôt.
Le cours de ma vie a été chamboulé et je crois que j’éprouve une certaine honte à l’évoquer avec toi.
Il ne faut pas voir Jeanne comme une rivale, ma Rapha. Certes, elle va bientôt venir vivre avec moi, dans nos murs (et ce serait mentir que de dire que je n’appréhende pas cette étape), mais sache qu’elle ne te remplacera jamais dans mon cœur et dans celui de Lou… J’y veillerai.
Je t’aime toujours.
Je ne suis pas sûr de parvenir à cesser de t’aimer ni même d’en avoir l’envie.
Grâce à Jeanne, je ne suis plus seul. Et je l’aime d’une certaine façon, mais très différemment de toi. Je dirais « moins profondément ». Je crois que mon cœur est encore une forteresse. Jeanne malmène ma garde ; elle me force à m’ouvrir, à avancer, à me dépasser. Elle me secoue un peu et m’aide à prendre des décisions… J’espère ne pas les regretter. Elle va s’installer chez nous… Pour cela, je suis content. Mais j’ai mis fin au contrat de Rose, et je n’en suis pas fier. Elle a beaucoup fait pour Lou. On peut objecter que c’est un problème, à présent… car notre adorable petite fille y est très attachée. La séparation risque d’être difficile…
Raph, si seulement tu pouvais m’envoyer un signe pour me dire que je ne me suis pas trompé… Tu étais le phare de mes nuits, je suis toujours un peu perdu sans toi.
Ton mari qui t’aime encore.
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