La mélancolie du kangourou (French Edition)
36. Redouter un anniversaire
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Redouter un anniversaire
Est-ce la fin des vacances, le retour au travail, l’approche du 7 septembre ou tout cela à la fois ? Depuis la signature du contrat, Antoine se referme et se rembrunit. Il a à nouveau perdu le sourire, les facéties de Lou ne l’amusent plus. Il est redevenu sérieux, figé, autocentré, replié sur ses soucis, ses obligations professionnelles. Il allait mieux, il semble replonger dans les affres de son malheur. C’est une vraie régression, qui n’échappe pas à Rose, et sans doute pas à sa fille non plus.
Rapha lui manque à nouveau cruellement. Dans quelques jours, cela fera un an… Un an sans elle, comment y croire ? Ce sera la fin d’un cycle. Il aura vécu pour la première fois sans elle les quatre saisons, Noël, son anniversaire à lui, le sien à elle, les vacances et l’anniversaire de Lou… Et il faudra revivre tout ceci tous les ans. Peut-être que ce sera plus facile, mais parfois il en doute. La nostalgie et les regrets seront toujours là.
La nuit, il se réveille souvent parce qu’il l’a vue en rêve et qu’elle était étrangement présente. Il espère parfois encore qu’il va se réveiller d’un long cauchemar, il a encore du mal à croire que tout cela soit vrai. Pourquoi elle, pourquoi lui ? Il ne se lasse pas de se poser cette question sans fin. C’est comme une litanie qui empoisonne sa vie. Elle lui manque tant… Seul dans son lit, il divague parfois dans des rêveries tendres ou érotiques. Il souffre de l’absence de sa peau et de son odeur. Il aimait tellement se lover contre elle et la respirer.
Imaginer fêter l’anniversaire de Lou, alors qu’il coïncide avec l’anniversaire de la mort de sa femme… C’est trop dur. Et le pire, c’est que ce sera ainsi tous les ans. Pauvre enfant… Ses passages à l’âge supérieur, censés être des moments de joie, seront toujours entachés par la perte immense qui lui est liée à jamais. Ces deux événements sont accrochés l’un à l’autre comme deux anneaux, et aucun illusionniste ne pourra les séparer…
Parfois Antoine se dit que Lou a peut-être la chance de ne pas connaître la nostalgie que lui éprouve tous les jours. C’est peut-être mieux pour elle. Après tout, même si c’est horriblement triste, sa mère est finalement une inconnue… la grande absente de son début de vie, dont elle n’a sans doute pas conscience. Peut-être que le manque lui sautera à la figure quand elle fréquentera d’autres enfants à l’école qui, eux, auront une maman.
Pour l’instant, elle a Rose, c’est déjà ça. Antoine préfère ignorer la peine que sa fille pourrait avoir le jour où elle ne travaillera plus chez eux… Mais comme elle a à nouveau signé pour un an, il a encore bien le temps de se poser la question ou de s’en inquiéter.
Ce qui pour l’instant lui mord le cœur, là, c’est ce double anniversaire funeste.
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Rose a évidemment noté le changement d’état et d’attitude chez Antoine depuis le renouvellement de son contrat. La légèreté s’est envolée et elle se doute bien du pourquoi…
Aussi n’a-t-elle qu’un désir : faire de ce triste anniversaire un moment aussi beau et joyeux que possible. Cela fait des jours qu’elle s’interroge sur ce qu’elle pourrait préparer. Elle a pris son courage à deux mains pour demander à Antoine s’il a prévu quelque chose pour l’anniversaire de Lou. Il a dit non, un non fermé. Elle a proposé de s’en occuper, il a dit : « Si tu veux », sans joie, sans rien.
Rose cherche des idées, mais elles se heurtent toujours soit à une impossibilité de concrétisation (aller chez Hermance un lundi soir et revenir), soit à un risque d’indécence (elle ne se voit pas sortir les cotillons). Il faudrait trouver un moyen de fêter avec un peu de joie l’anniversaire de Lou tout en n’omettant pas de rendre hommage à celle qui lui a donné la vie. Rose souhaiterait « associer » Raphaëlle, d’une manière ou d’une autre, à l’anniversaire de sa fille… Mais elle a peur de commettre une maladresse ou un acte qui rendrait Antoine furieux… Elle est traversée par des idées tragicomiques… comme d’aller sur la tombe de Raph avec Lou et le gâteau d’anniversaire. Trop fantaisiste, et surtout morbide. C’est tellement difficile de rendre hommage à quelqu’un qu’on ne connaît pas… Même si parfois Rose a l’impression du contraire, tant Raph reste présente dans les murs de cette maison. Mais comment trouver LA solution, sobre et sincère, mais suffisante et qui fasse plaisir aux deux ? Organiser cet anniversaire est comme résoudre un casse-tête chinois.
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Rose a demandé à Antoine de rentrer tôt du travail… pour Lou, pour qu’ils aient du temps avant qu’elle ne tombe de fatigue et devienne ronchon. Elle a fait en sorte de décaler un peu la sieste de l’après-midi pour espérer gagner sur le début de soirée.
Antoine arrive à 18 heures. Un effort louable, dont Rose le remercie. La table est dressée pour trois et joliment décorée dans la salle à manger. Il y a des ballons, mais pas trop. Antoine esquisse un petit sourire. Cela veut sans doute dire merci… Il prend sa fille dans ses bras et lui souhaite un bon anniversaire. Il n’arrive pas à dire joyeux, et les larmes ne sont pas loin. Rose les regarde avec une sorte de tendresse. La scène est touchante. Il lui reste à poser la question fatidique… Elle ne veut pas lui imposer l’idée qu’elle a eue.
– Antoine… Avant de dîner, j’avais pensé…
Elle marche à pas de loup sur un terrain plus que glissant. En bientôt un an, ils n’ont pas souvent évoqué la mère de Lou. C’est un sujet tabou.
– Euh… Comme… Vous savez…
– Oui, je sais. Dis-moi à quoi tu avais pensé…
– Seriez-vous d’accord pour que je vous emmène avec Lou au cimetière ? demande-t-elle en grimaçant, d’un air qui craint la réponse.
Il la regarde avec étonnement. Il n’y a jamais emmené Lou, et lui-même n’y va pas très souvent. Il n’a pas besoin de ça… La dernière fois, c’était pour l’anniversaire de Raph. Est-ce qu’ils vont y souhaiter tous les anniversaires ? Et puis il se dit que ça a du sens, oui… Que c’est peut-être le bon moment pour les réunir aujourd’hui. Il craint juste de s’écrouler en larmes devant sa fille. « D’accord », dit-il finalement.
Rose gare sa voiture devant le cimetière, et prend le panier qu’elle avait mis dans le coffre. Antoine, lui, se dirige déjà à pas lents vers la tombe de sa femme, en tenant la main de la petite Lou qui vacille toujours un peu. Rose les suit de loin, puis reste en retrait. Elle les laisse seuls. Il a sans doute quelque chose à dire à Lou et à Raphaëlle et cela ne la regarde pas. Ils reviennent vers elle, Lou dans les bras de son père, visiblement ému.
– J’ai quelque chose pour vous… murmure Rose, en fouillant dans le panier. Elle leur tend deux roses blanches et un petit paquet.
Antoine pose Lou par terre, saisit les fleurs et s’étonne du choix… comme si Rose savait. Dans le paquet qu’il ouvre en tremblant, il découvre deux petits cadres identiques. Sur l’un, il y a Lou en noir et blanc. C’est visiblement un cliché très récent. Sur l’autre, il y a Raphaëlle. C’est le portrait du salon que Rose a dû prendre en photo. Antoine n’en revient pas. Il tient les cadres, un dans chaque main. Ses deux amours… Il rebrousse chemin avec Lou, les roses et les deux cadres, et fait ce que Rose avait imaginé : il dépose une rose sur la tombe et dit à Lou de faire comme lui. La petite fille jette la fleur à côté de l’autre, et Antoine pose ensuite les deux cadres. L’émotion l’étreint un peu plus quand il regarde la mise en scène ainsi réalisée. Il prend sa fille dans ses bras et enfouit son visage dans son cou pour mieux y cacher son chagrin. Un an… et ils sont là tous les trois. C’est un moment à la fois triste et intense. Un moment de communion, qu’il n’aurait jamais imaginé ou cru possible. Au bout d’un certain temps, il repart vers la sortie du cimetière où Rose les attend. Le regard qu’il lui lance est indéniablement un merci.
Rose sourit. Il semblerait qu’elle ait accompli la mission qu’elle s’était donnée.
Ils rentrent à la maison et s’attablent pour fêter comme il se doit la première année de Lou. Rose s’est surpassée, au regard de ses capacités culinaires… et pour le dessert, elle a tenté la tarte aux pommes d’Hermance, délicate attention qui n’échappe pas à Antoine. Il ne lui dit pas qu’elle est moins réussie que l’originale.
Il aide Lou à souffler sa bougie, sous l’œil de Rose qui continue sa collecte de photos. D’ailleurs, en plus d’un lot de cubes en bois gigognes, elle offre à Lou un album. À l’intérieur, rangées en ordre chronologique et joliment présentées, il y a une centaine de photos de l’année écoulée. Un cadeau autant pour Lou plus tard que pour Antoine aujourd’hui. Il ne sait pas quoi dire, a du mal à articuler un merci.
C’était sans aucun doute un anniversaire réussi… en tout point.
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