La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 25 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

24. Choisir de ne pas renoncer

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Choisir de ne pas renoncer

 

Rose est chez Julian. Ils partagent un moment tendre sous la couette. C’est suffisamment rare pour qu’elle apprécie. Elle a passé sa journée avec Lou, et se réjouit de passer à présent la nuit avec lui, dans sa chambre de bonne sous les toits de Paris, où ils sont à l’étroit. Mais deux amoureux n’ont que faire des mètres carrés. Il passe sa main dans son dos avec douceur, et elle se laisse aller au bien-être. Ils ont passé un week-end presque parfait. À croire que Julian a décidé de prendre son parti de la situation professionnelle de Rose. Il évite d’ailleurs le sujet et semble même ne pas y penser, comme s’il se concentrait enfin sur ce qu’ils avaient pour eux et non sur ce qu’il estimait perdre.

– Tomorrow… commence-t-il presque timidement.

Et il s’arrête, comme s’il n’était pas sûr de la formulation. Devant les yeux étonnés de Rose, il opte pour une annonce directe et sans fioritures :

– J’ai réservé une table dans un restaurant pour demain soir… à 20 h 30.

Incrédule, Rose se redresse sur le lit.

– Really? demande-t-elle avec un large sourire.

Il acquiesce en silence. Elle se met debout sur le lit et entreprend une danse improvisée, ce qui le fait rire. Après quoi, elle s’allonge à nouveau contre lui et chuchote :

– Il y a quelque chose à fêter ?

– Maybe… lui glisse-t-il à l’oreille en prenant un ton énigmatique.

Rose n’en revient pas. Il ne lui a jamais proposé ce genre de programme. Ses yeux pétillent et elle rit de surprise. Se pourrait-il qu’il soit vraiment amoureux, alors ? Elle n’ose y croire…

 

*

* *

 

Rose est en train de donner le bain à Lou quand la sonnerie de son portable retentit dans le salon. Tant pis… Elle verra plus tard. Elle laisse Lou profiter de ce moment qu’elle apprécie beaucoup. Elle bat des jambes et des bras en riant des éclaboussures. Rose est trempée, mais c’est le jeu… Elle finit par la sortir de l’eau et l’emmitoufle dans la sortie de bain à capuche ; Lou proteste par de petits cris. Rose la sèche soigneusement, puis l’habille chaudement. Le froid est vif, dehors. Il est 10 heures, et elles vont aller se promener au parc. Rose jette avant un coup d’œil sur son portable. C’est M. Dussac qui a tenté de la joindre. Il lui a laissé un SMS : Rappelez-moi. Sobre et efficace. Elle s’exécute, un peu surprise par cet appel à un horaire inhabituel. Il ne tarde pas à décrocher.

– Ah, Rose. Merci de me rappeler. Voilà, j’ai une demande à vous faire…

Rose tend le dos. Pourvu qu’il n’ait pas besoin d’elle ce soir…

– Vous m’entendez ?

– Oui, bien… répond-elle, crispée par l’attente. Dites-moi en quoi je peux vous être utile.

– Eh bien voilà : ce n’était pas prévu si rapidement, mais j’ai un dîner d’affaires… ce soir. C’est très important. Le client a avancé sa venue, il est très pressé, et mon patron a la pression. Il souhaite que je sois là aussi… Je suis désolé de vous prévenir si tard…

Rose n’a pas la force de répondre. Elle se faisait une joie de la soirée à venir avec Julian. Son initiative la touchait tellement ! Comment allait-elle pouvoir lui annoncer ? Elle sent les larmes lui monter aux yeux et se met à trembler.

– Rose ? Vous êtes toujours là ? Vous avez entendu ?

– Oui, oui… Je… C’est-à-dire que j’avais quelque chose de prévu… Vous n’avez aucune autre solution… ? tente-t-elle, tout en s’en voulant de le faire.

– Je suis vraiment navré, mais… je pensais que je pourrais compter sur vous. J’ai dit que je pourrais m’arranger… c’est sans doute un tort, et égoïste de ma part. Je vous en demande beaucoup, ces temps-ci, j’en ai conscience. Mais c’est un gros client. C’est vraiment important, vous comprenez ? Et… je n’ai personne à qui je pourrais faire confiance… à part vous…

Ces paroles vont droit au cœur de Rose, qui se jette dans une réponse un peu trop rapide :

– Je vais m’arranger…

– Merci, Rose… Vraiment ! Je vais voir comment je pourrai vous « dédommager »…

– C’est inutile, s’entend-elle lui dire, consternée.

Il clôt la conversation alors qu’elle prend vaguement conscience qu’elle n’a pas su lui refuser une demande qui la dérangeait… Elle va devoir rester chez lui au lieu de passer une douce soirée à deux, à Paris. Et surtout… elle va devoir essuyer la déception et la colère, justifiées, de Julian. Elle en est mortifiée.

 

*

* *

 

Rose et Julian sont assis sur un banc du jardin du Luxembourg, chacun enfermé dans son mutisme. Elle observe les pigeons, sans savoir quoi dire, et comment le dire. Il ne décolère pas depuis le vilain coup qu’elle lui a fait dans la semaine. Elle repense à leur conversation téléphonique de mardi, quand elle l’a appelé pour lui annoncer qu’elle ne pourrait pas venir le soir. Il lui a hurlé dessus, en anglais d’abord, puis en français. Il a dit à quel point elle le décevait, à quel point il ne se sentait pas écouté, à quel point il avait l’impression d’être la dernière roue du carrosse dans sa vie, et qu’il en avait assez, vraiment assez.

Depuis, il s’est muré dans le silence, n’a répondu à aucun de ses appels ou de ses messages… jusqu’à ce dimanche matin où il lui a envoyé un SMS sec : Rendez-vous au JDL à 14 heures. Il faut qu’on parle.

Elle s’attend à ce qu’il la quitte. Se demande pourquoi il ne l’a pas fait plus tôt, d’ailleurs… ne sait décidément pas quoi penser à son sujet ou comment évaluer la force de son attachement. Il est un grand mystère, et là, fermé comme une huître, c’est encore pire. Le fossé entre eux s’élargit chaque semaine un peu plus.

– Je veux que tu arrêtes ce job, finit-il par lâcher.

– I beg your pardon?

Sa réponse a fusé, sous le coup de la stupeur. Elle n’en revient pas qu’il lui demande une chose pareille, et le lui dit.

– Rose, tu ne veux pas comprendre ! Tout le monde te le dit, les autres sont d’accord avec moi : tu en fais trop pour cette petite. Ton monsieur Dussac t’en demande trop, et tu dis oui à tout…

Sur ce point, elle est secrètement d’accord : elle s’en est donné la preuve mardi dernier.

– Tu y passes trop de temps et tu y mets trop de toi ! Emotionaly… it’s too much! Ce n’est pas normal, Rose ! Et moi ? Moi ? Je suis qui pour toi ? Who I am, for you, Rose ?

Elle l’écoute, inerte. Elle comprend son point de vue, mais il nie le sien et ses envies à elle. Quant à qui il est pour elle, elle ne saurait le dire… Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle ne veut pas rompre son contrat, renoncer à son travail et à ses rêves… et ne plus voir Lou. Quoi qu’il en pense, elle gardera ce travail.

Elle le lui dit. Il la regarde, les yeux sombres.

– OK.

Il se lève et part, la laissant plantée là.

 

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