La mélancolie du kangourou (French Edition)
41. Profiter des sports d’hiver
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Profiter des sports d’hiver
Antoine et Rose sont dans le salon, auprès de la cheminée. Il n’est pas très tard, mais Hermance les a abandonnés pour aller se coucher. Cela fait déjà quatre jours qu’ils sont arrivés chez elle. Quatre jours qu’ils profitent du grand air, enfin surtout lui. Rose s’occupe avant tout de Lou pendant qu’il renoue avec les joies du ski.
– C’est incroyable à quel point je n’ai pas trop perdu… Bon, je suis sans doute plus prudent et je vais moins vite, mais je me débrouille. Et puis retrouver ces sensations… C’est divin.
– À ce point ? le taquine-t-elle.
– Oui, d’ailleurs, je me demande comment j’ai pu m’en priver toutes ces années…
– C’est donc le début d’un retour aux sources…
– Pour être honnête, je crois que j’avais perdu le contact avec tout ça. Sans même m’en rendre compte, c’est idiot. Parfois, j’y pensais, bien sûr, mais comme à de vieux souvenirs révolus, comme si j’avais tourné la page, qu’elle appartenait au passé. Alors qu’au fond… je suis sûr qu’inconsciemment ça me manquait. J’en ai même la preuve : il m’arrivait de temps en temps d’en rêver la nuit !
Rose sourit. Antoine est différent ici, comme l’été dernier. Il s’ouvre et paraît beaucoup plus épanoui. Est-ce dû au lieu lui-même, chargé de souvenirs, ou bien au simple fait d’être en vacances loin du quotidien ?
– Hermance m’a proposé, tout à l’heure, de garder Lou… au moins demain. Elle m’a dit : « Il faut que Rose en profite aussi. »
– J’adore votre grand-mère…
– Je crois que c’est réciproque, concède-t-il. Mais elle a raison : à part ta petite balade en raquettes dans la vallée, tu n’as pas beaucoup profité. Tu n’aimes pas skier ?
– Si, mais je ne suis pas experte, s’esclaffe-t-elle. À vrai dire, je n’en ai fait qu’une fois dans ma vie, je vais vous retarder…
– Pas grave. Il y a aussi de gentilles pistes là-haut, au Chinaillon. À moins que tu ne préfères le ski de fond ? Toi qui aimes marcher… c’est de la rando à ski.
– Pourquoi pas, ce sera peut-être plus dans mes cordes pour commencer…
– Alors on fait comme ça : demain matin, ski de fond, et demain après-midi, ski alpin. Et puis… ce serait bien aussi de faire un tour à la patinoire de La Clusaz avant la fin de la semaine… qu’en dis-tu ? On aura presque tout fait, comme ça.
– C’est un très bon programme. Merci, Antoine.
Il lui sourit. Il est content de lui faire plaisir, et puis ce n’est pas tout : faire du ski tout seul, c’est vite lassant… Il a envie de partager les joies de la neige avec elle.
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Ils ont dégoté au fond d’une armoire ancestrale dans la cave d’Hermance une vieille combinaison de ski, voyante et très démodée qui les a beaucoup amusés, et plusieurs paires de skis de fond.
Le matin, ils ont fait l’aller-retour jusqu’au village. Environ dix kilomètres presque plats. Il faisait froid et la neige tombait un peu. Rose a trouvé cela féérique. Ses yeux pétillaient comme ceux d’une enfant qui découvre les flocons pour la première fois. Elle en avait aussi l’espièglerie, et n’a pas résisté à la tentation de provoquer Antoine en lui lançant une boule de neige, signal d’un combat acharné, dans lequel elle a fini à genoux, terrassée par les boulets blancs qu’Antoine, également retombé en enfance l’espace de quelques instants, lui tirait à bout portant.
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Le téléski les a ensuite déposés en haut d’une petite piste verte que Rose s’apprête à présent à descendre, sous le regard attentif d’Antoine, qui lui suggère quelques conseils avisés. Mais difficile de rivaliser avec son aisance. Il a fière allure sur ses skis. Cela change du costume-attaché case. Il est clairement dans son élément… si loin des bureaux et des affaires…
Rose peine au début et chute régulièrement, mais elle s’accroche et peu à peu gagne en assurance. Ils finissent la journée sur une piste plus difficile, sur laquelle Antoine ne peut s’empêcher de frimer, sous les yeux amusés de Rose. Il descend à toute vitesse, reprend le télésiège pour la doubler tout schuss, ce qui fait éclater de rire celle qui s’arrête régulièrement pour calculer l’angle de son virage et sa trajectoire, pour admirer le paysage ou chercher un chamois sur les rochers surplombant la piste.
Ils reviennent chez Hermance rincés, mais heureux et plus complices que jamais, expliquant par le menu leurs aventures à la grand-mère d’Antoine, qui rit à chaque anecdote. Dans ces moments, on ne saurait croire qu’il est son patron et elle son employée.
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Antoine et Rose arrivent sur la patinoire de La Clusaz. Il y a du monde, mais pas trop.
– Au moins, là, je pense que nous allons être sur un pied d’égalité. Je sais patiner, comme tout le monde…
– Ah, oui, peut-être… fait-elle en souriant, songeant en son for intérieur que l’occasion est trop belle de lui montrer ce dont elle est capable sur des patins.
Ils commencent à glisser tranquillement. Antoine est plutôt à l’aise, et gagne petit à petit en vitesse, mais semble étonné qu’elle le suive encore. Une lueur interrogative brille dans ses yeux. Rose lui répond par un sourire qui dit en substance « Ah ! tu ne t’attendais pas à ça, et encore… tu n’as pas tout vu… ».
Elle le laisse filer devant, pour entamer un tour en marche arrière. Elle le voit au loin qui se retourne et le devine plus étonné encore. Finalement, il s’arrête près de la rambarde pour mieux la regarder. Elle enchaîne glisse avant et glisse arrière, transitions légères et variations de mouvements, élève les bras légèrement pour s’équilibrer et maîtriser sa vitesse, tente par moments de petits tours sur elle-même et de petits sauts. Toujours soucieuse de la sécurité des autres, elle parvient à patiner comme si elle était seule sur la glace, avec une aisance et une grâce qui subjuguent littéralement Antoine. S’il s’attendait à ça… Il se demande bien qui est cette fille qui patine. Il y a tant de choses qu’elle ne lui a pas dites, par pudeur, discrétion ou respect hiérarchique, et parce qu’il n’est que son patron, sans doute. Il s’arrache à ses pensées quand elle déboule devant lui avec un dérapage contrôlé et un sourire triomphal aux lèvres qu’il ne lui connaît pas. Oui, elle paraît fière de son coup…
– Je ne te connaissais pas ce talent…
– Je ne savais pas que je l’avais encore, s’excuse-t-elle. Je faisais du patin quand j’étais petite. J’ai arrêté… Maintenant, je danse, mais plus sur la glace.
– Impressionnant.
– On y retourne ?
Ils font quelques tours avant de quitter la patinoire. Il imprime le rythme, Rose reste sobrement à ses côtés. Elle a eu son moment à elle. C’était intensément plaisant de retrouver la joie de glisser harmonieusement sur la glace, et surprendre Antoine a ajouté un petit plus non négligeable.
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Lorsqu’ils reprennent la route vers Paris, ils sont tous les deux regonflés à bloc. Ou plutôt tous les trois. Lou n’arrête pas de babiller jusqu’à ce que le sommeil finisse par l’emporter. Quand elle dort, rien ne pouvant la réveiller, Antoine s’autorise à allumer la radio. Dès les premières notes de Modern love, Rose se met à agiter la tête ; très vite, c’est comme si le génie de la danse prenait possession d’elle : elle se met à bouger en rythme sur son siège, laissant ses bras créer une chorégraphie toute personnelle. Antoine croit halluciner, il n’a jamais vu quelqu’un danser dans une voiture. En tout cas pas comme cela. Il y a chez Rose quelque chose de profondément vivant. Il se demande d’où lui viennent sa fantaisie et son appétit de vie. Il la trouve différente de la plupart des gens. Il ne s’agit pas seulement de l’insouciance de la jeunesse, c’est plus profond…
Parfois il envie sa liberté, son grain de folie. Rose semble avoir des ailes et devant elle tout le champ des possibles, alors que lui se sent cerné, enfermé dans une vie qu’il n’a qu’en partie choisie. Avant, il ne se posait pas toutes ces questions, il avançait sur les rails de son existence. Tout simplement. Bizarrement, il ne s’est jamais autant interrogé sur son avenir que durant cette semaine à la montagne. Quelle est sa marge de liberté à présent ? A-t-il encore prise sur les événements futurs, ou bien va-t-il se contenter de subir et enterrer définitivement ses rêves de jeunesse ? Dans quelques petites années, il aura quarante ans… Un jour viendra où il sera trop tard…
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