La mélancolie du kangourou (French Edition)
58. Faire sa rentrée
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Faire sa rentrée
Elle a son petit cartable sur le dos, son doudou dans la main droite, la main de son père dans la gauche. Elle porte sa plus belle robe et toute sa fierté. Elle sautille sur le chemin de l’école. Il fait beau, l’école n’est pas très loin, Antoine a pris sa journée, alors c’est très agréable d’y aller à pied.
Ils franchissent le portail, et se laissent porter par le flot de parents et d’enfants. Antoine guide sa fille vers sa classe et lui rappelle le prénom de sa maîtresse, Clarisse. Celle-ci les accueille avec beaucoup de gentillesse et de douceur. Il y a des enfants timides, d’autres qui semblent perdus, qui pleurent, et puis il y en a qui jouent déjà. La maîtresse s’enquiert de Lou : comment va-t-elle ? Clarisse n’a pas oublié le jour où ils sont venus pour l’inscription, elle n’a pas oublié le livret de famille, elle se rappelle bien la stupéfaction triste qu’elle a ressentie en lisant « mère décédée le 7 septembre »… le même jour que la naissance de la petite. La maîtresse va devoir faire attention à cette élève qui n’a pas de maman. Elle n’a jamais connu pareille situation… Elle sait déjà qu’elle ne fera pas de bricolage pour la fête des mères. Elle sait aussi qu’il y aura des moments délicats, des moments où elle se sentira peut-être démunie, des moments où elle se dira que « l’heure des mamans » n’est pas une bonne expression. Le père a essayé de la rassurer : sa fille va bien. Pour autant, Antoine est un peu inquiet. La notion de « maman » est assez confuse dans la tête de sa fille. Elle sait qu’elle a perdu la sienne, la jolie dame sur le portrait du salon, sur le mur de photos de la chambre de son papa et dans le cadre sur la commode de sa chambre, mais elle ne peut pas s’en souvenir.
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* *
La première journée d’école s’est très bien passée. Pour la deuxième, Antoine a fini assez tôt pour récupérer Lou à l’accueil périscolaire. La semaine prochaine, c’est une assistante maternelle qui viendra la chercher, celle chez qui elle ira passer ses mercredis, dès demain. Alors qu’il s’accroupit auprès de Lou et l’embrasse, il est abordé par un membre du personnel :
– Ah, vous êtes son père, je présume ?
– Oui, en effet, c’est moi. M. Dussac.
– Mais qui est Yoz ? lui demande-t-elle.
Antoine regarde tour à tour cette dame et sa fille.
– Rose. C’était la jeune fille qui la gardait quand elle était petite.
– Ah, d’accord. Mais ça m’étonne, parce qu’elle me disait tout à l’heure que c’était Rose qui venait la chercher…
– Eh bien, non, répond Antoine assez fermement.
– Non ? Parce qu’elle m’a dit, n’est-ce pas Lou ? « Rose, c’est comme ma maman »… Vous connaissez les enfants et leurs raccourcis, mais j’ai trouvé ça étrange…
Antoine ressent soudain une chaleur suffocante, tandis qu’une sueur froide lui coule le long du dos. Ne leur a-t-on pas expliqué la situation ? Y a-t-il eu un défaut de communication ?
– J’ai rempli le formulaire avec le nom des personnes autorisées à venir chercher Lou. Il y a le mien, celui de son assistante maternelle et celui de ma mère. Et c’est tout. Lisez-le et vous comprendrez !
Sur ce, Antoine attrape la main de sa fille, son cartable, et quitte l’endroit, légèrement courroucé.
Ils rentrent à pied d’un bon pas… un peu vite pour les petites jambes qui ne comprennent pas le rythme pressé des grandes jambes paternelles.
Dans deux jours, c’est l’anniversaire de Lou. Antoine a très envie de le fêter en tête à tête avec elle et le lui dit.
– Ça va être bien, n’est-ce pas ma chérie ?
– Oui, papa.
– Et dis-moi, qu’est-ce qui te ferait plaisir pour ton anniversaire ? Tu voudrais un gâteau à quoi ?
– Un gâteau au chocolat et aux fraises !
Antoine ne trouve pas l’association des plus évidentes, mais soit.
– Et puis je voudrais Yoz ! s’écrie Lou en tapant des mains de joie.
Il s’assombrit, s’arrête et s’accroupit face à sa fille.
– Qu’est-ce qui se passe, avec Rose, ma puce ? Pourquoi tu en parles aujourd’hui ?
– Paque.
– Tu voudrais qu’elle soit là à ton anniversaire ?
Lou fait oui de la tête plusieurs fois, sa bouche se contracte dans une drôle de moue. Les sanglots ne sont pas loin…
– Ça va être compliqué… avoue-t-il, pessimiste. Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne te promets rien.
C’est en silence qu’ils reprennent leur marche jusqu’à la maison. Antoine, persuadé que Rose va refuser, est désemparé… Suite à sa rupture avec Jeanne, il avait vaguement pensé proposer à Rose d’accomplir quelques gardes, mais il avait eu trop honte. Il n’avait pas osé. Après ce qu’elle lui avait dit… Pourquoi accepterait-elle ?
*
* *
Rose a elle aussi effectué sa rentrée. Le Conservatoire est très différent de son ancienne école, mais elle va s’y sentir bien. Ces deux derniers mois, sans danse ou presque, ont manqué de sel. Dans quelques jours, elle passe une audition pour intégrer une troupe de danseurs amateurs. Se produire sur scène, elle en rêve…
Ce soir, elle retrouve ses amis dans un bar. Ils n’ont plus un QG, mais plusieurs adresses favorites. Depuis son retour à Paris et plus encore depuis leurs vacances tous ensemble, ils forment à nouveau un groupe soudé. Bon, Rose tient plus ou moins la chandelle aux deux couples, mais ils ont la décence de se comporter correctement. Parfois l’un ou l’autre du groupe lui demande où en sont ses amours et elle rétorque toujours « calme plat ». Ce soir ne fait pas exception.
– Et tu ne tripes pas sur les danseurs en collant ? demande Maxime en riant.
Manon prend une moue dégoûtée.
– Pas trop, non, répond Rose. Et puis je ne suis pas pressée, j’ai tout mon temps. J’attends le bon.
– Le bon ! Non mais genre, tu crois encore aux contes de fées ! Tu as trop regardé de comédies romantiques, Rose…
– Tu en as vu pas mal avec moi ! rétorque son amie.
– Nan, mais moi, c’est pas pareil… Tu me connais, moi, c’est le coït qui me rend romantique, explose-t-elle de rire.
Vincent sourit en faisant non de la tête. Il connaît l’oiseau… Maxime aussi.
Rose sent son portable vibrer dans sa poche. Cela fait diversion. C’est Antoine qui essaie de l’appeler. Elle ne décroche pas. Elle a été claire la dernière fois qu’ils se sont vus. Si c’est important, il laissera un message… Sa mine hésitante et fermée surprend ses comparses.
– Un souci ? demande Charlotte.
– C’est qui ? interroge Manon.
– Antoine, lâche-t-elle.
– Il est amoureux, ou quoi ? s’écrie Manon.
– Pfff, arrête… Tu vois bien que ça n’a rien à voir ?
– Charlotte a raison. Dans deux jours, c’est l’anniversaire de Lou… c’est tout.
– Tu avais oublié ? la coupe Vincent.
– Non, pas du tout. Mais… c’est de l’histoire ancienne.
– Apparemment pas… tente Charlotte. En tout cas pas pour lui…
Rose n’objecte rien. Le portable vibre à nouveau. Il y a un message vocal. Rose se lève pour aller l’écouter au fond du bar, où il y a moins de bruit.
Rose, bonsoir, c’est Antoine. Je suis désolé de te déranger… Je sais que tu tenais à en rester là, mais… Lou a trois ans jeudi, et… elle aimerait que tu sois là… C’est ce qu’elle a demandé. Alors, voilà… J’ai pris mon courage à deux mains, j’ai promis que j’essaierais… Pour ton information, au cas où tu te poserais la question, on ne sera que tous les deux… Bref, tu es la bienvenue… Réponds-moi… si tu veux bien. Tu lui manques…
Le cœur de Rose se serre inutilement. Elle imagine Lou la réclamer… prend conscience qu’elle infligera une déception à la petite qu’elle aimait tant… mais elle n’a pas envie d’être un bouche-trou. Elle pensait être plus que ça… valoir quelque chose et être plus qu’une employée sous contrat. Décidément, la pilule a toujours du mal à passer…
Vous embrasserez Lou pour moi. Vous lui direz que je pense fort à elle…
Elle envoie ces quelques mots par écrit. Aucune envie de tomber sur Antoine, ou de laisser sur son répondeur sa voix étranglée par les contradictions qui la malmènent.
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