La mélancolie du kangourou (French Edition)
25. Prendre une claque
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Prendre une claque
Décidément, la semaine commence mal, pour Rose. En plus de ses problèmes avec Julian dont elle ne sait quoi penser (sont-ils toujours ensemble ? se demande-t-elle), elle retrouve Lou visiblement malade. Ce n’est pas la première fois qu’elle est enrhumée ; elle l’était déjà avant le week-end, mais cette fois elle a visiblement de la fièvre. Elle appelle M. Dussac, qui est bloqué à son travail. Elle appelle Simone, qui lui demande de prendre la température de la petite, ce que Rose fait, sans avoir raccroché. La grand-mère lui demande d’administrer une dose de Doliprane correspondant au poids du bébé. Ce n’est pas difficile, en soi : Lou adore, semble-t-il, le goût du produit rose à la fraise chimique. Rose procède ensuite à un lavage de nez avec du sérum physiologique. Elle va répéter ces gestes plusieurs fois dans la journée, mais l’état de Lou ne s’arrange pas. Elle rappelle son patron pour lui dire qu’elle est persuadée qu’un rendez-vous chez le médecin est nécessaire. Il s’en charge et en obtient un pour le lendemain matin. Il ira au travail plus tard. Rose est soulagée de constater qu’il a su prendre ses responsabilités de père. Évidemment, il a déjà emmené Lou chez le pédiatre, des samedis matin, ne serait-ce que pour les visites mensuelles. Mais c’est la première fois que Lou, en dehors des fièvres liées aux poussées dentaires, est malade au point que cela nécessite un rendez-vous médical d’urgence.
Le soir, Rose quitte la maison, l’esprit peu tranquille. Elle espère qu’il va gérer la nuit comme il le faut. Elle a appris par Simone que c’est elle qui a insisté pour qu’il prenne le rendez-vous…
Demain elle ne commence qu’à 9 heures, et elle a prévu quelque chose pour ce soir.
*
* *
Avant même de poser un pied chez elle, Rose passe au Welsh, où elle ne trouve que Manon et Maxime. Non, ils ne savent pas où est Julian. Elle appelle Sue, qui n’en sait pas plus, et se décide à prendre le métro pour gagner la capitale. Elle a passé la journée à lui envoyer des textos auxquels il n’a pas répondu. Elle lui a même posé la question qui la taraude depuis hier : « Alors c’est fini ? » Il n’a pas daigné lui répondre. C’est pour cette raison qu’elle a décidé de le voir ce soir. Il faut qu’ils se parlent, qu’ils remettent les choses à plat, qu’au moins ils éclaircissent leur situation, qu’elle sache où ils en sont, où elle en est.
Elle l’espère chez lui. Comme d’habitude, sa porte est ouverte, il ne ferme jamais à clef… Elle se permet d’entrer. Heureusement, elle ne le trouve pas au lit avec une autre. Cependant, son soulagement est de courte durée : de l’autre côté du lit, elle découvre, atterrée, des sous-vêtements féminins qui ne laissent aucune place au doute. Elle se demande comment il a pu… si vite… et pourquoi il laisse des indices aussi grossiers en sachant qu’elle pouvait tomber dessus… Une façon de lui montrer qu’il se contrefout de ce qu’elle peut penser et éprouver ? Une façon de lui dire « C’est fini », sans les mots, sans le face-à-face, sans le courage d’assumer ? Peut-être même qu’il a deviné qu’elle viendrait et qu’il a arrangé cette mise en scène on ne peut plus explicite. Pour lui faire passer un message, plus violemment que de répondre « Oui » à son « Alors, c’est fini ? ». Pour lui faire du mal. Pour qu’elle se sente blessée et niée, nulle et déjà remisée au placard parce que déjà remplacée. Elle se demande surtout qui est cette fille, si c’est une rencontre du jour ou de la veille au soir, ou s’il la connaissait avant. Pire, s’il la baisait déjà avant… Car finalement, qu’est-ce qui lui prouve que cela date des dernières heures ? Et s’il la trompait depuis plusieurs jours, semaines… mois ? Lui qui se sentait si seul, abandonné…
Rose s’apprête à quitter la pièce, et jette un dernier regard amer sur le lit. Elle marque un temps d’hésitation en songeant à lui laisser un petit mot, puis se ravise et sort de la chambre, descend les escaliers lentement, aveuglée par les larmes. Dans le métro qui la ramène chez elle, elle s’interroge sur ce qu’elle ressent. Blessure d’amour ou d’amour-propre ? Pleure-t-elle sur la perte de Julian ou sur son statut de fille trompée ? Est-ce déjà la nostalgie des bons moments passés ensemble qui ne seront plus ? Est-elle déçue ou malheureuse ? Triste ou en colère ? Tout se mélange, mais sa propension à tout analyser lui prouve à quel point ce n’est pas son cœur qui est meurtri. Elle savait au fond d’elle, et plus encore ces derniers mois, qu’ils n’avaient pas d’avenir ensemble et que ce n’était pas l’homme de sa vie (d’ailleurs, il n’était sans doute pas « fait pour elle »). C’était avant tout son petit copain, avec lequel elle aimait partager de bons moments. Et avec lui, elle n’était pas seule. C’était une pensée réconfortante.
Rose rentre chez elle et trouve Sue griffonnant sur son éternel carnet de croquis. Elle part en quête d’une tasse dans le placard et met la bouilloire à chauffer. Une tisane suffira. Elle n’a pas faim. Sue a déjà mangé, et n’a peut-être pas remarqué ses yeux rouges tant elle garde les siens rivés sur son carnet. Saurait-elle déjà quelque chose ? Se pourrait-il qu’elle ait su avant elle que c’était terminé ou qu’il avait trouvé quelqu’un d’autre ? Rose sait bien que Julian se livre à elle plus qu’à quiconque, alors…
– C’est fini, avec Julian, lui annonce-t-elle en s’asseyant sur son lit.
Sue lève les yeux.
– Ah… fait-elle, et dans son ah, il y a le ton de celle qui n’ignore pas le fait du jour…
– Tu le savais déjà, non ? demande Rose sans détour.
– Il m’a dit qu’il t’avait parlé hier… avance-t-elle, comme sur des œufs.
– Parlé ? Trois phrases ! Il m’a demandé de quitter mon travail. À aucun moment il ne m’a dit que si je ne le faisais pas, c’était fini entre nous ! s’écrie-t-elle. Et d’ailleurs, il ne m’a pas dit que c’était fini ! Il aurait pu, non ?
Sue ne dit rien. Visiblement, elle n’est pas à l’aise et ne compte pas prendre parti… du moins pas pour elle.
– Apparemment, tu cautionnes. Et tu valides aussi le fait qu’il m’ait trompée ? Parce que, quand on couche avec une autre sans avoir dit « C’est fini », c’est tromper, ça, non ? Non ? répète Rose avec colère.
– Ce ne sont pas mes histoires. Je n’ai rien à voir là-dedans.
– Ça, c’est sûr… et avoir un peu d’empathie pour ta coloc, c’est trop te demander ? Je ne sais pas, moi, tu pourrais quand même avoir un petit mot de réconfort…
– Tu sais bien que je ne suis pas très douée pour ces choses-là…
En effet, Sue n’a ni la spontanéité ni la chaleur nécessaires pour accueillir la joie ou la peine des autres. Elle garde toujours une certaine distance, même avec les gens qu’elle apprécie. Rose sait qu’elle en fait partie, mais c’est visiblement au-dessus des capacités de Sue.
En dehors de cette déception, Rose pressent qu’il va être difficile dorénavant de vivre avec elle, ne serait-ce que parce que celle-ci est proche de Julian. Malgré le froid, elle quitte l’appartement pour appeler Manon. Elle au moins saura trouver les mots…
– C’est vraiment THE connard ! explose-t-elle.
Ce n’étaient pas vraiment ceux que Rose attendait, mais au moins ils sont plus réconfortants que ceux de Sue.
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