La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 21 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

20. Attendre qu’elle fasse ses nuits

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Attendre qu’elle fasse ses nuits

 

Les semaines d’automne se succèdent pour Rose et Lou. La jeune fille a pris ses marques dans la maison et dans son nouveau quotidien. Du lundi au vendredi, elle vit chez Antoine, dans le studio aménagé au rez-de-chaussée, qu’elle a un peu personnalisé. Le week-end, elle retrouve ses amis, entre Nanterre et Paris. Elle en profite aussi pour faire du sport, aller à son cours de danse le samedi matin, et court avec Manon le dimanche. Scénario immuable qui compense à peine le manque d’activité qu’elle ressent en semaine, malgré les promenades en poussette, parfois longues, et les exercices de gymnastique qu’elle parvient à pratiquer dans sa chambre.

Les jours de la semaine se ressemblent tous : après le biberon de 5 h 30, Rose se recouche et se lève vers 8 heures ; elle fait sa toilette, déjeune sur le pouce, debout dans son coin kitchenette, puis monte à l’étage. Lou se réveille un peu avant 9 heures pour le « premier » biberon de la journée. Rose joue avec elle (ou plutôt sollicite son attention), lui donne ensuite un bain, et la recouche pour la sieste du matin, pendant laquelle elle vaque à ses occupations ménagères en veillant à ne pas faire trop de bruit. Si le temps le permet, et parce que la nuit tombe de plus en plus tôt le soir, elles font une petite sortie en poussette avant le biberon du midi, qui précède une nouvelle sieste. C’est le moment que Rose choisit en général pour avancer dans ses cours d’histoire de la musique. Lou dort environ deux heures et demie, et c’est déjà l’heure du biberon de l’après-midi. Ensuite, Rose s’occupe d’elle, lui chantonne des chansons, lui montre des livres, ou agite ses hochets… Il arrive que Lou se rendorme encore avant le biberon faisant office de dîner, mais le plus souvent elle est assez ronchon à cette heure-là, comme beaucoup de nourrissons, ce que Rose a lu dans un livre spécialisé. Souvent, elle couche Lou pour sa nuit vers 20 heures, et dîne ensuite dans sa chambre, où elle lit ou regarde la télé. Au début, Lou se réveillait trois fois par nuit : vers 23 heures, puis vers 2 heures et enfin vers 5 h 30. Mais dès la fin octobre, Lou a sauté un biberon, pour ne plus en avoir qu’un en milieu de nuit, vers 2 heures du matin, dès la mi-novembre.

Rose sent qu’elle tient le bon bout et qu’elle sera bientôt libérée de la contrainte de devoir passer des semaines entières chez Antoine. Elle est impatiente. Pour autant, elle prend son rôle vraiment à cœur, et même si le père de Lou pourrait assumer un unique biberon la nuit, elle n’a pas envie de le lui suggérer. Elle s’est engagée à rester jusqu’à ce que Lou fasse ses nuits, elle s’y tiendra.

 

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Durant toute cette période, Julian se montre particulièrement possessif. S’il n’a aucun soupçon vis-à-vis du patron de Rose, il ne peut s’empêcher de ne la vouloir que pour lui le peu de temps où elle est là. Il se réserve ses heures de musique et lui laisse le temps de ses activités physiques, mais le reste du temps, dès qu’une minute le permet, il la veut scotchée à lui, disponible, amoureuse, rien qu’à lui. Elle a du mal à passer du temps seule avec ses amies, qui le prennent plus ou moins bien. Manon exhorte Rose à ne pas être « sa chose », mais celle-ci ne relève pas : le souhait d’exclusivité de Julian lui paraît la juste contrepartie de son manque de présence et, comme elle s’y soumet, elle rachète en quelque sorte sa culpabilité. Ils sont quittes. Et puis ça ne sera l’affaire que de quelques semaines.

Ce jour de début décembre, alors que Lou approche de ses trois mois, Rose se réveille un matin sans avoir eu à se lever ! Inconsciemment, toute la fin de nuit, elle a guetté le grésillement du babyphone, et elle a même vérifié qu’il fonctionnait toujours. C’est un fait : Lou a fait sa première nuit sans réveil ! Rose ressent un soulagement intense, mais il ne faut pas crier victoire trop vite. En effet, les nuits suivantes se révèlent aléatoires. Au bout d’une semaine, les nuits sans biberon se font plus fréquentes que les nuits avec ; au bout de deux consécutives, Rose a pu considérer qu’officiellement Lou « faisait ses nuits ». Elle en a exécuté une danse de la joie dans le salon. Elle va pouvoir rentrer chez elle, le soir. Enfin !

 

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Rose a fait sursauter Sue à son arrivée dans l’appartement. Un mercredi soir, en effet, c’est une sacrée surprise après plus de deux mois d’absence les soirs de semaine ! Si Sue avait été Manon, Rose lui aurait sauté au cou, mais elle n’a pas la même familiarité complice avec sa colocataire. Malgré tout, elles sont contentes de se retrouver. Rose grignote pour dîner, elle a prévu d’aller surprendre Julian à sa répèt hebdomadaire. Sue se décide à l’accompagner et elles se rendent donc sur les lieux, à quelques stations de métro du studio, dans une cave qu’ils utilisent à cet effet. Lorsque Rose franchit la porte, les quatre musiciens sont en plein milieu d’un morceau et Julian est bien trop absorbé dans sa transe de guitariste pour se rendre compte de sa présence. Ce n’est qu’à la fin qu’il l’aperçoit, assise sur un caisson, à rire sous cape.

– Hey! You were here! crie-t-il, ébahi, un large sourire aux lèvres.

Il lâche sa guitare avec précaution et rejoint Rose pour l’étreindre et l’embrasser sous les sifflements des autres membres du groupe. Rose rit de le voir si surpris et heureux. C’est au-delà de ce qu’elle escomptait.

– Why… ? demande-t-il en reprenant ses esprits.

– Lou fait ses nuits, explique Rose dans un sourire.

– Nooooo? Hey, les gars, Lou fait ses nuits !

Et tous de saluer et d’applaudir la bonne nouvelle sur l’impulsion de Maxime, tout en répétant « Lou fait ses nuits », comme s’ils se congratulaient, sous les rires légers des deux filles.

La bonne humeur générale monte encore d’un cran quand Julian met sa guitare entre les mains de Sue pour qu’elle le remplace. Pour une fois, Rose passe avant le rock.

– Mais je ne sais pas jouer ! réplique Sue très sérieusement.

– Mais si ! Remember last year…

L’allusion est rapidement comprise par Sue, qui éclate de rire. Manifestement, elle a déjà dû relever le défi de gratter trois cordes, mais elle ne sait effectivement pas jouer et serait bien en peine de remplacer Julian.

Peu importe : les deux amoureux ont déjà filé, et Sue devine qu’elle va devoir attendre un peu avant de rentrer.

 

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