La mélancolie du kangourou (French Edition)

Laure Manel · Chapitre 56 sur 69

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La mélancolie du kangourou (French Edition)

55. Arrêter les frais

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Arrêter les frais

 

Dans quelques jours, cela fera un an que Jeanne s’est installée chez Antoine. Le bilan n’est pas positif. Loin s’en faut. Ils sont en déficit, et l’heure est au pessimisme dans les parties adverses. La menace d’une rupture sourd, mais aucun des deux ne semble vouloir dégainer le premier. Ils se jaugent ou s’ignorent, c’est selon. Elle a migré dans le canapé, c’est une guerre des tranchées. Mais jamais LA discussion n’a lieu. À croire qu’ils attendent l’étincelle qui mettra le feu aux poudres. Peut-être aussi que « l’anniversaire » de leur vie en commun, dont l’échec est retentissant, sera le détonateur.

Finalement, l’étincelle s’appelle Rose et ne tarde pas à arriver. Lou n’a pas su garder le secret. Elle a dit à Jeanne qu’elle n’était pas gentille, qu’elle préférait Rose… C’était la première fois qu’elle osait dire une chose pareille et l’affronter. Les soupçons de Jeanne n’ont pas tardé. Elle se doutait bien qu’avec la fin de l’année scolaire, l’ex-jeune fille au pair avait retrouvé le sol français… Elle lui a demandé d’une voix doucereuse avec un sourire complice et un geste tendre malgré l’affront : « Tu l’as vue, Rose, ma chérie ? » Lou a fait oui de la tête. « Avec papa ! » Oui, forcément, elle n’avait pas pris le bus en cachette…

 

*

* *

Lou est couchée. Jeanne a ravalé le venin qui envahissait sa bouche depuis le début de la soirée, pendant tout le repas. Elle a réussi à jouer son rôle de parfaite maîtresse de maison, et a contenu son impatience avant d’aborder la scène finale.

Antoine revient de la chambre et trouve Jeanne sur le canapé, le regard incendiaire. Elle s’est transformée quand il a eu le dos tourné.

– Il y a un problème ? demande-t-il en passant.

– Il n’y en a pas qu’un, Antoine et tu le sais, siffle-t-elle pour annoncer la couleur.

Lui qui ne faisait que traverser le salon pour aller dans la cuisine se pose dans un fauteuil face à elle. Alors c’est maintenant ?

– Je t’écoute.

– Tu as le beau rôle, hein ? Comme d’habitude…

Elle fait une pause. Elle rassemble tous ses griefs, toutes ses rancœurs, et s’interroge sur la façon de les lui jeter à la figure, pour viser au plus juste et faire le plus de mal possible. Elle semble étouffer de haine.

– Je ne sais même pas pourquoi je suis encore là. Je crois que tu ne m’as jamais aimée. Ça, c’est le premier problème. Notre vie de couple est un désastre… Tu ne me touches même plus… Et en plus, tu me mens.

– Comment ça ?

– Te fous pas de moi. Je le sais, c’est tout.

– Tu sais quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait, encore ?

– Ma chance, c’est que ta fille ne sait pas encore mentir ou tenir sa langue. Ça n’a pas été difficile de lui tirer les vers du nez…

– Qu’est-ce que tu as fait ? Que lui as-tu dit ? demande-t-il, soudain énervé.

– Elle m’a juste confirmé ce que je savais déjà. Ne t’inquiète pas, je n’ai pas fait de mal à ta petite fille chérie, fait-elle, un pli amer et moqueur au coin des lèvres.

– Arrête tes sous-entendus. Viens-en au fait, Jeanne, ordonne-t-il, de plus en plus nerveux.

– Je sais que tu vois toujours Rose.

Il ne peut s’empêcher de souffler d’un air méprisant.

– Tu dis n’importe quoi.

– Lou m’a dit qu’elle l’avait vue, elle ne l’a pas inventé !

– Une fois… dix minutes, admet-il d’un ton qui se veut plus serein. Il n’y a pas de quoi en faire un drame.

– Bien sûr… Sauf que ça veut dire deux choses : 1) tu m’as menti, ou tu as « omis » de me le dire, ce qui revient au même… 2) cela veut dire que tu es toujours en contact avec elle.

– Tu parles… Arrête, Jeanne. Ne t’abaisse pas à ça. Tu ne sais même pas de quoi tu parles. Rose n’est en aucun cas la cause du naufrage de notre couple.

– Naufrage ? Comme tu y vas ! Je suis assez surprise de t’entendre l’exprimer ainsi… Comme quoi j’en apprends beaucoup, aujourd’hui.

– Tu es tout aussi lucide que moi, Jeanne. Admets-le : ça ne fonctionne pas…

Des larmes de tristesse et de rage mêlées s’invitent au bord des yeux de Jeanne.

– On a essayé… je crois. On n’y arrivera pas… lâche-t-il d’une voix adoucie. Et je peux t’assurer que Rose n’a rien à voir là-dedans.

– Alors pourquoi ? l’implore-t-elle en levant les yeux vers lui.

– Je ne sais pas… fait-il pensivement, après un léger temps de réflexion. C’est comme ça. Tu sais comme moi que la vie de couple est une aventure et que rien n’est joué d’avance… La magie des débuts n’a pas perduré.

– C’est de ma faute. Je n’aurais pas dû m’installer ici. J’étais trop impatiente… J’ai voulu brûler les étapes…

– Et évincer Rose ?

Elle baisse la tête, comme un aveu.

– Je crois que ta jalousie, mal placée entre nous soit dit, nous a fait du mal… Si je peux me permettre, tu devrais essayer de travailler là-dessus…

– Et toi ? Toi, tu n’as rien à te reprocher ! Tu es génial ! explose-t-elle, pleine de fiel soudain. Mais tu trouves que c’est normal de vivre comme tu vis, dans ton sanctuaire ? Ce tableau, par exemple, là… tu ne le trouves pas déplacé ? Comment voulais-tu que je me sente bien dans cette maison, avec ta femme vivant parmi nous ? Elle est morte, Antoine, morte ! Ce n’est pas elle qui va t’aider à te construire un avenir ! Tu ne te rends même pas compte que tu as un boulet au pied. Ton alliance pèse lourd aussi. Tu n’étais pas prêt…

– C’est vrai. Disons que tout est allé trop vite. Je n’ai pas eu le temps de finir mon deuil…

– Ça va faire trois ans… J’espère pour toi que tu vas avancer, parce que tu es toujours à moitié bloqué dans ton passé. Après… J’avoue que j’ai mes responsabilités et que je t’ai brusqué. De ce point de vue-là, c’est de ma faute…

Il ne dit rien, pour ne pas approuver. Mais elle a raison… Il a bien sûr des torts et des aspects à travailler, lui aussi. Il ne lui dit pas l’essentiel : quoi qu’il en soit, ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre et il ne l’aurait jamais aimée autant que Raph, ou même aimée tout court… Il a cru, à un moment, se tenir au bord du gouffre de l’amour, mais il n’est pas tombé dedans.

 

*

* *

 

Un an après son installation, Jeanne a donc fait ses cartons et a quitté la maison. L’amertume a bercé leurs derniers jours. Pourtant, juste après son départ, quand Antoine entre dans son salon où Lou regarde un livre sur le canapé, il éprouve le semblant de sérénité qui accompagne une forme de soulagement. La quiétude va pouvoir réintégrer son intérieur. Il va pouvoir mieux respirer.

Il n’a aucun doute sur le fait que c’était la meilleure décision à prendre. Et puis devant lui, tout est possible. Il se sent enfin libéré… donc libre.

 

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