La mélancolie du kangourou (French Edition)
67. Avouer
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Avouer
Ils ont quitté le chalet sous les yeux attendris d’Hermance, qui se transforme en baby-sitter pour la soirée. Cela ressemble à une sortie de couple, mais ça n’en est pas une. Rose se demande si Antoine a discuté avec sa grand-mère, aujourd’hui. Il est proche d’elle, elle a la sagesse, alors qui sait ?
Rose n’espère qu’une seule chose : qu’au retour de leur soirée, ils ne seront plus aussi gênés. Parce que depuis qu’elle est revenue du village, Antoine a à peine croisé son regard. Heureusement qu’il lui a envoyé ce message avec cette promesse de se parler, sinon elle l’aurait cru fermé jusqu’au retour à Paris.
Il a réservé dans un restaurant montagnard. Original… mais Rose adore le fromage, elle est tout de même ravie.
Ils n’ont pas échangé un mot du trajet, à part deux banalités. Les voilà à présent à table, les yeux rivés sur la carte. Ils optent pour une fondue savoyarde aux cèpes à partager. Antoine n’attendra pas les cocktails commandés pour entamer la conversation aussi inévitable qu’attendue :
– Je ne sais pas trop par où commencer… avoue-t-il.
Rose sourit, comme si elle était déjà soulagée.
– Je peux essayer de t’aider, si tu veux… propose-t-elle.
– C’est une idée… Encore que je doute que tu saches ce que je vais te dire.
– Tu vas me dire qu’hier, c’était un accident… Que je t’ai fait perdre un peu la tête, que je t’ai provoqué, que tu as eu envie de m’embrasser mais que, en fait, ça ne veut rien dire. C’était juste dans l’action… un classique… sourit-elle.
Antoine sourit à ce laïus complètement à côté de la plaque.
– C’est ce que tu voulais entendre ? Parce que je risque de te décevoir… lui annonce-t-il en la regardant droit dans les yeux.
Rose est au bord du malaise. Se pourrait-il…
– Je ne t’ai pas embrassée par hasard, hier soir, dit-il de but en blanc. Autant que les choses soient claires.
Il émet un petit rire gêné. Les cocktails arrivent à ce moment-là. Ils trinquent.
– J’en rêvais depuis quelques jours, alors d’une façon ou d’une autre, ça serait arrivé… Ou bien j’aurais tenté une déclaration en bonne et due forme… Mais enfin, il fallait que tu saches d’une manière ou d’une autre…
Il suspend son aveu. Rose reste relativement impassible, ce qui n’est pas pour le rassurer.
– Tu es un grand mystère pour moi, Rose, dit-il en changeant de sujet.
– Ah ? Comment ça ?
Ces derniers mots la font sourire et l’étonnent tout à la fois.
– J’aimerais savoir quelque chose… Cela fait des mois, plutôt trois années, que je me pose cette question… D’où te vient cette vie… ?
– De mes parents, dit-elle en riant.
– Ne réponds pas à côté, Rose. Tu as très bien compris… La vie que tu renvoies, la joie, le regard que tu portes sur ce qui t’entoure, tout cela n’est pas banal… encore moins pour une jeune femme de ton âge. Je suis persuadé qu’elle vient de quelque part. Qu’elle t’a été transmise, peut-être, ou bien…
– Ou bien que j’ai vécu un événement difficile qui m’a rendue plus vivante que je ne l’étais.
– Voilà.
– Eh bien, oui. Quand j’étais petite, j’ai été très malade, en effet. J’aurais pu mourir. J’ai passé des mois à l’hôpital. C’était devenu ma deuxième maison… Mais je m’en suis sortie. Et je crois que je remercie tous les jours la vie de m’avoir gardée. Alors, oui, je vis pleinement chaque minute de l’existence, et je m’émerveille d’un rien.
– Je comprends mieux pourquoi j’avais cette impression que tu célébrais la vie en permanence… ou presque… et surtout en dansant.
Rose sourit. Elle ne se sent pas si extraordinaire que cela…
– Laisse-moi te dire, maintenant, en quoi je loue le Ciel de t’avoir mise sur mon chemin. En même temps, c’est évident : quand j’ai perdu Raph, j’ai cru avoir tout perdu… J’ai gagné une fille, dont je ne voulais même pas. Peut-être qu’elle m’a obligé à me maintenir en vie, mais ça a été un dur combat… Tu étais là, et au début je ne te voyais même pas. Tu m’aidais de façon indirecte, en t’occupant de Lou, mais je n’avais pas l’impression que tu m’apportais, à moi aussi. Les choses ont changé la première fois que nous sommes venus ici. Tu m’as initié au goût des joies simples, quand elles sont partagées, et au bonheur que peut apporter la simple contemplation… Tu as fait du premier anniversaire de Lou un moment très beau, et tu n’as jamais cherché à nous faire oublier Raphaëlle. Tu es restée à ta place… même si les événements ont fait que cette place grandissait au fur et à mesure. Tu nous as énormément apporté, à Lou et à moi. Sans doute plus que tu l’imagines… Parfois, je me disais que tu étais une fée. Tu peux sourire… tu l’es. D’ailleurs, je te l’ai déjà dit. Quand Jeanne s’est débrouillée pour que je te mette à la porte, je n’ai pas su m’interposer, je n’ai pas su te dire au revoir convenablement… et surtout te dire que je ne voulais pas que tu quittes tout à fait notre vie. Quand je suis revenu vers toi, avec mon mail, j’aurais voulu te dire plein d’autres choses. J’en suis resté à mes regrets, mais je ne t’ai pas dit l’essentiel, peut-être : le bonheur que j’éprouvais, dans ma vie et avec ma fille, je te le devais en grande partie. Tu m’as rendu meilleur, et permis de commencer à devenir moi-même. C’est pour ça que les changements que j’ai opérés depuis l’été dernier, je voulais que tu les voies. Je voulais que tu saches que si j’ai réussi à faire certains choix de vie, importants, c’est parce qu’à ton contact je me suis rendu compte que je faisais fausse route dans mon ancienne vie et qu’il fallait que je trouve le courage d’effectuer les changements qui s’imposaient. Il y en aura d’autres… je l’espère. Depuis cet été, j’ai réussi à être heureux avec Lou. C’était important, je crois, de me sentir bien en étant seul, avant de chercher à refaire ma vie. Jeanne est arrivée trop tôt, mais de toute façon ce n’était pas le seul problème. Donc j’étais bien… Lou te réclamait, et moi je voulais te revoir, mieux que cet été. Depuis que nous nous sommes retrouvés, j’apprécie que tu ne sois plus « mon employée ». (Ce disant, il agite ses doigts en l’air pour figurer les guillemets). Parfois, je me demandais ce que nous étions, au juste, l’un pour l’autre. Des amis ? Pas vraiment. Et pourtant nous avons partagé tellement ensemble… des morceaux de quotidien très forts, et heureux. Je n’en reviens pas de te déballer tout ça, alors que ça restait coincé depuis si longtemps…
Rose sourit. Au fond, il ne lui apprend pas grand-chose qu’elle ne sache déjà ou n’ait deviné… La serveuse apporte le poêlon et le panier avec le pain. Antoine en profite pour reprendre son souffle, puis reprend :
– Tout ça n’explique pas pourquoi je t’ai embrassée hier soir.
– Eh non, s’amuse Rose.
– Je ne sais pas trop quand j’ai commencé à avoir des doutes concernant ce que je ressentais pour toi… Je me cachais derrière nos quatorze ans d’écart…
– Oui, c’est un vrai problème… lâche Rose pour le taquiner, elle qui, à présent qu’il en parle, trouve cela absurde et anecdotique.
– C’est ce que tu penses ? demande-t-il, inquiet.
– Je n’ai jamais trop réfléchi à ce sujet.
– Moi, en tout cas, ça ne me mettait pas à l’aise. Pourtant, je dois reconnaître que tu es bien plus mature que les jeunes de ton âge…
Elle rit.
– Tu sais quand j’ai découvert que tu étais une femme, une vraie ?
Elle éclate de rire :
– Non, dis-moi.
– Quand je t’ai vue danser, au théâtre…
– Décidément, la danse te fait de l’effet…
– Quand je te vois danser, je vois tout ce que tu es et tout ce que j’aime. Tu es à la fois toi et une autre, et à mon avis tu n’es jamais plus toi que dans ces moments-là… Bref, au diable la raison, les maths, les calculs d’écart d’âge, et le regard des autres… Je crois que je t’aime. Je ne crois pas, j’en suis sûr. Je t’aime, Rose. Je n’y peux rien, c’est comme ça, se défend-il devant ses yeux surpris. Je ne savais même pas que je pourrais encore dire « Je t’aime » et en être si intimement persuadé.
Rose reste interdite. Que répondre à ça ? Les mots d’Antoine lui vont droit au cœur, mais le sien n’y était pas préparé et ne peut lui rendre la pareille… Elle vient seulement de découvrir qu’Antoine est un homme… un homme possible. Elle qui n’a personne depuis deux ans et qui attendait « le bon »… Se pourrait-il que ce soit lui ?
– Antoine, je t’apprécie beaucoup, mais j’avoue qu’il me faut un peu de temps pour assimiler, intégrer tout ce que tu viens de me dire… Je ne m’y attendais pas, enfin surtout la fin…
– Je comprends. Tu as tout ton temps, lui répond-il d’un sourire bienveillant. J’espère que je n’ai pas tout gâché en tout cas… Je ne voudrais pas mettre à mal notre amitié…
– Apparemment, ça n’en est plus vraiment…
– Certes… mais tu m’as compris, tu pourrais ne plus jamais t’en apercevoir. Je m’engage à respecter ton choix et à ne plus jamais t’embrasser, même si tu danses.
Elle rit. Il reprend son sérieux :
– Je ne veux pas te perdre. Tu comptes trop… Évidemment, si tu ne veux pas de moi, tu me condamnes au célibat et aux regrets éternels… j’espère que tu en as conscience, tente-t-il de plaisanter. Je ne crois pas qu’un grand amour puisse se représenter souvent, dans une vie. J’en ai déjà vécu un, mais quelque chose me dit que toi et moi… Je ne sais pas, j’ai l’intuition qu’on pourrait être vraiment heureux tous les deux…
Rose sourit, ne sait faire que cela. C’était une très belle déclaration…
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